L'écriture, l'édition & moi

Se relire… jusqu’à s’en user les yeux ?

Depuis bien longtemps, il est deux écoles : les philosophes, artistes, penseurs et écrivains qui pensent qu’il faut se relire, se corriger et revoir son œuvre pour ainsi dire sans fin – et ceux qui pensent qu’au contraire, il faut laisser une part de hasard, d’imperfection, de magie, de spontanéité ou même de liberté à l’œuvre, selon les cas. Petite présentation de ces deux écoles… avant de me concentrer sur ma propre approche de la question si souvent débattue de la « correction/relecture/réécriture »…

1 – Rigueur, travail, exigence et perfectionnisme : Les partisans du rude labeur

Certains courants artistiques et littéraires ont lourdement insisté sur l’importance à accorder au style dans le processus de création de l’œuvre. Chez les Parnassiens (XIXe s.) comme chez les Classiques (XVIIe), le travail et la rigueur sont des qualités essentielles pour le poète, l’écrivain et l’artiste en général. (cf. les textes de Théophile Gautier et de Nicolas Boileau, théoriciens respectifs du Parnasse et du Classicisme – liens insérés un peu plus bas dans cet article).

A la fin du XIXe s., Théophile Gautier fonde un mouvement (le Parnasse) basé sur le travail rigoureux des mots, sur le perfectionnisme, sur la froide transformation de la matière première (pierre, argile, marbre, bois, plâtre ou terre pour le sculpteur, couleurs pour le peintre, mots pour le poète, notes pour le compositeur…) et sur une technique parfaitement maîtrisée. Tant et si bien que seule une élite culturelle et universitaire était capable de percevoir la parfaite maîtrise technique des Parnassiens et d’apprécier leurs œuvres à leur juste valeur.  « Le poète devrait voir les choses humaines comme les verrait un dieu du haut de son Olympe ; les réfléchir sans intérêt dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme » (Théophile Gautier, Rapport sur les Progrès de la Poésie)

Avec les Parnassiens, l’art devient savant ! L’artiste doit être un virtuose de la technique. « L’art et la science, longtemps séparés par suite des effets divergents de l’intelligence, doivent donc tendre à s’unir étroitement, si ce n’est à se confondre » (Leconte de Lisle). L’art devient alors objectif (carrément !) et le talent mesurable. L’idéal est même de s’attaquer aux matières les plus dures et d’aller au-devant de la difficulté :

« Oui, l’oeuvre sort plus belle 
D’une forme au travail 
Rebelle,
Vers, marbre, onyx, émail. »

« Lutte avec le carrare »

« Point de contraintes fausses !
Mais que pour marcher droit
Tu chausses,
Muse, un cothurne étroit. »

« Sculpte, lime, cisèle ; 
Que ton rêve flottant 
Se scelle
Dans le bloc résistant ! »

Pour lire le poème « L’art » (in Emaux et Camées) de Théophile Gautier (dont sont tirés les vers ci-dessus) dans son intégralité :

https://poesie.webnet.fr/lesgrandsclassiques/Poemes/th%C3%A9ophile_gautier/lart

Cet idéal de travail et de perfection formelle était également l’un des idéaux classiques sous le règne de Louis XIV (cf. l’ Art Poétique de Boileau, lien inséré un peu plus bas) : mots d’ordres de ce mouvement : rigueur, raison, ordre, simplicité, sobriété, rectitude, correction, travail, exactitude, précision, harmonie, perfection formelle, articulation, maîtrise, propriété du terme… La littérature et l’art classiques étaient soumis à des règles et à des codes stricts supposés garantir la réalisation d’œuvres de goût, d’œuvres de qualité, d’œuvres « parfaites » et conformes au « bon goût ». Les arts classiques étaient caractérisés par un impératif d’ordre et d’équilibre alliés aux codifications esthétiques et morales et conformes au système politique alors en vigueur dont ils étaient le reflet. Ces codes esthétiques formels étaient présentés par des œuvres de doctes qui définissaient les théories du goût classique et les critères décidant de la qualité d’une œuvre (lettres, traités, arts poétiques). Ces principes d’ordre étaient contraignants.

Il ne s’agit là bien sûr que de deux périodes littéraires particulièrement révélatrices quant aux impératifs de travail concernant l’art et ayant été en vigueur à de nombreuses époques.

Aujourd’hui encore, nombreux sont les partisans des célèbres préceptes de Boileau :

« Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage, 
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage 
Polissez-le sans cesse et le repolissez ; 
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »

« Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, 
Et ne vous piquez point d’une folle vitesse 
Un style si rapide, et qui court en rimant, 
Marque moins trop d’esprit que peu de jugement. »

Quelques liens :

Sur l’Art poétique de Boileau (et donc la poétique classique dans son ensemble):

http://salon-litteraire.linternaute.com/fr/nicolas-boileau/content/1831450-l-art-poetique-de-boileau-resume

Pour retrouver cette œuvre et la lire :

https://www.poesie-francaise.fr/art-poetique-nicolas-boileau/

Ces partisans de la rigueur extrême et du travail acharné sont capables de retoucher et de retravailler leur œuvre jusqu’à plus soif. Certains peuvent même consacrer une vie entière à reprendre un seul et unique ouvrage ! Et, pour eux, ceux qui ne se livrent pas à un aussi laborieux travail d’incessantes corrections ne sont que gros fainéants ou jeunots empressés.

2 – Spontanéité, imperfection, fraîcheur et liberté : les partisans de la créativité débridée

Mais la négligence de perfection n’est-elle qu’un criant témoignage de maladresse, de travail bâclé, d’empressement et de désinvolture ?

Ou bien cet acte de négligence et d’imperfection est-il voué à caractériser l’art en étant un effort pour oublier la technique apprise et qui, devenue répétitive, risque de conférer à l’artiste le rôle de reproducteur mécanique et non plus de créateur ? Cette « maladresse » de l’artiste, aux yeux de certains penseurs, devient un « plus », un critère de valeur ; une garantie de nouveauté et de liberté dans la création. Car, au fond, une œuvre trop parfaite techniquement, est-ce encore une œuvre d’art ou simplement une prouesse technique (artisanale plus qu’artistique) ? Les ébauches, les esquisses, sont alors souvent considérées comme plus belles et plus intéressantes que le résultat achevé. Parce que l’œuvre achevée sera davantage imprégnée de techniques apprises tandis que les ébauches vont contenir cette étincelle créatrice du génie, de l’inspiration, du processus créatif. Le tableau final, lui, ne devient plus qu’une reproduction, il perd cette magie première présente dans ces esquisses.
P. Itaibo disait : « Les ébauches sont meilleures que le futur tableau, parce qu’elles illustrent les expériences, elles montrent la quête… ». « De toute évidence, les esquisses recèlent l’histoire du tableau à venir… » ; « elles contiennent un déploiement d’alternatives et de variations sur ce que deviendra certainement un seul, le seul et l’unique, résultat final. » Pour lui les esquisses sont représentatives des « entrailles tièdes » = le moi intérieur de l’artiste. « Elles renferment les relations du peintre à la matière ».

Aristote allait d’ailleurs dans son sens : « Le hasard aime l’art, l’art aime le hasard ».

Selon ces penseurs, l’œuvre doit donc être composée en laissant une certaine part au hasard. Le hasard doit intervenir dans le processus de production de l’œuvre d’art. Le mot « hasard » chez Aristote reprend l’idée de maladresse, d’imperfection et d’oubli de la technique. Le hasard aime se mêler à l’art et s’immiscer dans l’élaboration d’une œuvre.

En retour, l’art accueille très volontiers le hasard comme intervenant dans son système d’élaboration. Il aime le faire intervenir, il aime le faire figurer parmi la liste des ingrédients de sa composition.

L’originalité d’un chef-œuvre résidera alors principalement, pour ces théoriciens, dans sa façon de transgresser toutes les techniques, règles, conventions, précédemment établies, acceptées et reconnues. Et ce qui fait d’une œuvre d’art un chef-d’œuvre, c’est qu’elle semble elle-même créer une nouvelle règle née avec elle au fur et à mesure qu’elle s’est construite. C’est pour cette même raison que les chefs-d’œuvre ont une valeur exemplaire : ces créations de génie servent ensuite de modèles et donnent naissance à de nouvelles écoles, mouvements et courants artistiques).

Un mouvement a d’ailleurs poussé le vice à l’extrême en prônant l’abandon de toute technique, de toute maîtrise et de toute tentative de contrôle ou de mainmise sur le processus créatif : le surréalisme, partisan d’un dépassement de la technique et d’une liberté absolue.

Il s’agit d’un mouvement du début du XXe siècle, à la fois littéraire et artistique. Il se proposait de refuser les limites imposées aux artistes (et donc aux auteurs !), les règles, les conventions, les contraintes bridant l’imagination, ainsi que « l’impératif de beauté » : les canons de beauté, l’idéal de perfection, l’idéal esthétique… Les surréalistes ne consentent pas à leur propre limitation et au contrôle de leurs œuvres. Ils veulent échapper aux contraintes de la pensée surveillée, de l’esprit critique, de la raison, de l’ordre, de la logique, de la morale, du « bon goût ». Les surréalistes décident qu’il faut livrer l’art à la dictée de l’inconscient, s’abandonner à la dérive des états seconds pour créer. L’art devient manifestation d’une subjectivité sauvage. Le principe du surréalisme est donc d’enrichir le réel d’un peu de poésie par notre imagination. L’art devient voyage métaphysique d’un monde familier, connu, à un monde inconnu et mystérieux. C’est le pressentiment d’un autre monde possible que le monde familier, l’art comme dépaysement métaphysique.

En somme, on s’abandonne aux limbes de l’inconscient et, pour la première fois, on s’attache activement à perdre le contrôle et à ne pas écrire en état d’éveil et de conscience (car qui dit conscience dit aussi « contrôle », « censure », « jugement », « lucidité »…) Comment faire ? Alcool, drogues, hallucinogènes, hypnose, rêve éveillé, ce ne sont pas les astuces qui manquent pour écrire de façon débridée et inconsciente !

3 – Et moi, dans tout ça ?

Moi : alors, non, je ne touche ni aux champignons ni au petit pétard du soir.

Mais, je l’avoue : fignoler inlassablement, des dizaines de fois, jusqu’à y passer sa vie et ne jamais atteindre ce moment où on se dit « Allez, c’est bon, je publie ! », c’est pas mon truc (non plus).

1e argument : à mon sens, la réécriture à l’excès est l’ennemie n°1 de la publication, de la concrétisation, du passage à l’action et de l’aboutissement du projet. C’est la meilleure excuse qu’on puisse se trouver pour ne pas encore envoyer le manuscrit à un éditeur, ne pas la proposer sur wattpad, ne pas l’auto-publier sur Amazon ne pas la proposer à public. Le facteur n°1 de la procrastination, et le 1er risque de ne jamais voir son ouvrage voir (enfin) le jour.

2e argument : on ne plaît jamais à tout le monde, et tout écrivain pourra en témoigner : certains lecteurs préfèrent la nouvelle version, d’autres avaient un petit faible pour l’ancienne ; certains lecteurs trouvent qu’il y en a trop (de descriptions, de notes de bas de page, de combats, de scènes de sexe, de dessous politiques, de noms étrangers, de titres, d’action, de péripéties, que sais-je…), d’autres, pas assez, d’autres encore, juste ce qu’il faut ; certains préfèreraient une couverture plus moderne ; d’autres, plus classique et conforme à ce qu’ils ont l’habitude de lire ; d’autres encore l’auraient voulue désuète ou plus graphique ; certains aiment le changement, la nouveauté, le « progrès » (si tant est que ce mot veuille dire quelque chose en matière d’écriture ou de création en général), d’autres, la tradition et le conservatisme. Alors pourquoi se plier en 10 quand de toute façon la moitié de vos (bêta-)lecteurs vous dira : « J’aimais mieux avant » ? J’ai déjà eu cela en matière de correction également : une expression d’un style assez osé que certains relecteurs adoraient tout particulièrement, quand d’autres estimaient qu’elle manquait de clarté et la signalaient comme « à changer » !

3e argument : un adage vieux comme le monde : le mieux est l’ennemi du bien. A force de retravailler, de changer, de couper, d’effacer, de réécrire, ne finit-on pas par abîmer son texte, faire émerger de nouvelles difficultés et se créer de nouveaux obstacles – ou même commettre de nouvelles erreurs qui n’étaient pas là au premier jet ? Ne prend-on pas le risque de faire perdre de sa cohérence première au récit, de faire apparaître des anomalies ou des contradictions, des contresens et des répétitions ? Se rend-on vraiment service ?

4e argument : j’ai trop d’autres histoires à écrire pour passer des années sur une seule d’entre elles ! Trop de scénarios, de personnages, d’époques et d’aventures à mettre en scène et qui me pressent de les coucher sur le papier pour pouvoir trop les reporter dans le temps.

Alors, qu’on soit bien d’accord : je suis pour la (pluri-, cela va sans dire)relecture ; pour les corrections successives ; pour la chasse aux coquilles, menée par plusieurs relecteurs chevronnés ; pour la remise en question ; pour l’usage de logiciels de correction orthographique, typographique et grammaticale ; pour une relecture aussi bien humaine qu’informatique ; et pour la tentative (vaine, chacun le sait) de fournir un texte absolument dépourvu de toute coquille (fût-elle de ponctuation) au lecteur.

Mais pas pour un travail acharné et les credos du type « rien n’est jamais définitif » ou « rien n’est jamais fini ».

Non, l’œuvre ne sera jamais parfaite, là aussi nous sommes d’accord. Alors à quoi bon s’acharner, passé le cap des efforts de perfectionnement, de polissage et de nettoyage effectués ? L’œuvre ne plaira JAMAIS à tout le monde : certains la trouveront trop courte, d’autres trop longue ; trop détaillée, trop superficielle ; trop riche, trop succincte ; trop… alors à quoi bon y passer des mois, des milliers d’heures et s’en faire des cheveux blancs ?

Vous l’aurez compris : déplacer un chapitre, tout réécrire en changeant de personnage ou de point de vue, effacer un pan entier de son œuvre, tronquer, recommencer, changer la fin… très peu pour moi !

Je ne prétends pas qu’un manuscrit soit parfait dès le premier jet, ni qu’il doive être considéré comme sacré ou intouchable. Mais de là à ce qu’il ne soit considéré que comme un vulgaire « outil de travail » pour un éditeur – ce que j’ai lu sur certains sites –, que comme une « base » à remanier de fond en comble, une « matière première » pour en faire un produit vendable, et que réécriture rime avec « tout casser », non. Et au nom de quoi, je vous prie ?

Recommencer 10, 20, 100 fois son roman ? Le réécrire de A à Z ? Jamais de la vie !

Pure paresse ? Peut-être. Mais alors, une paresse qui serait qualité, comme l’exprime merveilleusement cette citation récupérée sur un blog (je suis navrée, j’ai complètement oublié/perdu le nom du blog en question, mais il s’agissait du commentaire d’un dénommé Steph sous un article de Nicolas Kempf… voilà qui devrait vous aider, pas vrai ?^) : « Mon grand-père disait toujours que le meilleur ouvrier était le fainéant car il cherchait l’efficacité du premier coup ». Quel bon sens ! J’adore. Je pense d’ailleurs que ça correspond assez à ma philosophie : chercher l’efficacité dès le début, à pondre le meilleur texte possible d’emblée, à le rendre le plus cohérent, fluide et efficace possible… dès le premier jet, pour avoir à le retoucher le moins possible par la suite. Mais, comme toute œuvre, il serait perfectible… à l’infini. Quant  à ma propre grand-mère, elle disait toujours : « La paresse est signe d’intelligence »… Ça me va aussi !:)

En clair : je suis pour le « polissez-le et repolissez-le », mais pas « sans cesse ». J’ai tellement d’autres histoires à écrire !  

Et puis, ce texte, c’est moi. Son style, son histoire, ses ellipses, ses choix, ses mots, ses expressions, c’est moi. Mais ses imperfections, ses excès, ses écueils et ses lacunes, c’est moi aussi. Alors, je l’aime tel qu’il est.

Texte : @Aurélie Depraz
Image : Pixabay

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