Littérature, amour & érotisme

Emma, Flaubert et le bovarysme

Introduction

Publié en 1856 par la Revue de Paris, puis en 1857 par Michel Lévy frères, Madame Bovary. Mœurs de province, couramment abrégé en Madame Bovary, est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Flaubert et l’un des grands fleurons de la littérature réaliste du XIXe siècle.

Il raconte l’histoire de la jeune épouse d’un médecin de province, Emma Bovary qui, bercée par un tempérament fort sentimental et moult lectures romanesques, se réfugie dans l’imaginaire, se nourrit de rêves de grandeur, vit largement au-dessus de ses moyens et finit, par ennui, et pour fuir la monotonie, l’affligeante banalité et la médiocrité de sa vie provinciale, ainsi qu’un mariage d’une fadeur désolante, par lier deux longues relations adultères. Manipulée, exaltée, inconstante, ruinée, elle finit par se suicider. Son mari, le gentil mais très naïf Charles Bovary, meurt de chagrin peu après.

Dès sa parution en janvier 1857, le roman est attaqué par les procureurs du Second Empire pour « offense à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » et pour obscénité (malgré les coupures opérées par l’éditeur, craignant la censure ; ainsi la scène du fiacre, jugée trop audacieuse, avait été retranchée !). « L’art sans règle n’est plus l’art, s’écrie le procureur Pinard à propos du scandale de cette histoire d’adultère et de suicide ; c’est comme une femme qui quitterait tout vêtement » – et c’est précisément ce qui se passe dans Madame Bovary.

Mais, malgré les soubresauts révoltés de la presse bien-pensante, Flaubert est acquitté. Et l’œuvre, servie par cette publicité tumultueuse, connaîtra un succès immédiat.

Résumé

Fille d’un fermier aisé (donc issue de la classe paysanne), Emma Rouault a été élevée dans un couvent. Elle rêve d’une vie mondaine, intense et romanesque, aussi exaltante que celle des héroïnes des romans et autres lectures qui ont bercé son adolescence et dans lesquels, jeune femme, elle continue de se réfugier pour rompre l’ennui.

Elle épouse Charles Bovary, un gentil médecin de province dont elle croit tout d’abord qu’il va lui offrir une grande et belle histoire d’amour.

Hélas, et contrairement à lui, Emma se retrouve très rapidement déçue par son mariage, qui ne s’accorde en rien avec ses rêves d’adolescente romanesque et rime bientôt, pour la jeune femme, avec routine, monotonie, ennui et frustration.

L’invitation (inattendue et inespérée) au bal d’un marquis lui fait entrevoir un monde auquel elle souhaiterait, en vain, appartenir, et vivre un bref moment de luxe, de rêve et de bonheur dont elle tentera longtemps de se nourrir.

Mais aussitôt après, sa vie désespérément morne reprend, si bien qu’elle sombre dans la dépression. Alors que Charles commence seulement à se faire une clientèle digne de ce nom dans la petite bourgade normande où ils vivent, il se résout, pour la santé de sa femme, à quitter Tostes pour Yonville et lui permettre de changer d’air.

Les époux rencontrent les personnalités locales, le pharmacien Homais, archétype du notable et petit bourgeois de province, le curé Bournisien (à travers lequel Flaubert se moquera sans grande discrétion de l’Eglise), Léon Dupuis, le doux et charmant clerc du notaire…

Emma donne naissance à une fille. Elle est déçue : elle aurait préféré un petit garçon, convaincue qu’à travers lui, représentant du sexe fort, elle aurait pu vivre nombre de ces belles aventures refusées aux membres du sexe faible. Elle s’enlise dans l’ennui, perd peu à peu tout espoir d’une vie meilleure, se désintéresse de son mariage et de sa vie familiale et se console à coups de dépenses excessives auprès du vil marchand d’étoffes, M. Lheureux.

Une relation amicale, puis plus tendre, puis presque amoureuse, s’instaure entre Emma et le jeune Léon (stéréotype du jeune homme romantique) ; mais celui-ci, peu audacieux, et ne se croyant pas aimé, quitte Yonville pour terminer ses études de droit à Paris.

Emma s’ennuie toujours ; l’art, ses achats, les romans qu’elle lit peinent désormais à la distraire mais nourrissent son imagination fertile. Son mari, pourtant fort épris d’elle, l’agace chaque jour davantage (elle lui reproche la morosité de sa vie), et Emma se montre parfois lunatique.

Si bien que, lorsque le libertin Rodolphe Boulanger, vicomte de son état et propriétaire du château voisin de la Huchette, rencontre le jeune couple et décide de faire d’Emma sa maîtresse, et bien que, un tantinet effarouchée tout d’abord, elle lui oppose une maigre résistance pour la forme, il n’a guère de grands moyens à déployer pour parvenir à la séduire. Cynique, séducteur, égoïste, il n’en fait qu’une bouchée.

Mais leur passion adultère s’étiole peu à peu ; Rodolphe se lasse du sentimentalisme exacerbé d’Emma et finit par la quitter sans la moindre pitié, et pour ainsi dire sans le moindre regret, alors qu’elle planifiait de s’enfuir, de voyager et de vivre enfin mille aventures merveilleuses avec lui.

Emma sombre de nouveau dans la dépression, puis le mysticisme, puis toutes sortes d’excès, de manies et d’humeurs pendant plusieurs mois. Son état se dégrade peu à peu et, déjà, sa chute commence à se profiler à l’horizon : phases dépressives, euphoriques, maniaques ; crises de nerfs, abattements, accès de fièvre, frénésies soudaines se succèdent déjà. « Elle aurait voulu ne plus vivre, ou continuellement dormir. », lit-on bientôt…

Un jour, cependant, elle croise de nouveau Léon. Les deux jeunes gens ont changé : sans le moindre scrupule cette fois, quoiqu’après une (très) brève résistance de principe, Emma devient aussitôt la maîtresse du jeune homme et se met à multiplier les excuses, prétextes et mensonges pour l’aller retrouver.

Mais bientôt, Léon se lasse de sa passion dévorante et de ses excès et finit par s’éloigner d’elle, lui aussi. Par ailleurs, Emma a continué de s’endetter auprès de M. Lheureux qui, véreux, fourbe et cupide, n’ayant cessé de la pousser au vice et à la dépense (n’hésitant parfois pas même à abuser du chantage), exige soudain d’être remboursé.

Désespérée, à court de solutions et de prêteurs, délaissée par ses amants, Emma se suicide à l’arsenic par désespoir. Charles, anéanti et ruiné, meurt de chagrin après avoir découvert dans les papiers d’Emma les preuves de son infidélité (: toutes les lettres reçues de ses deux amants).

Courte présentation des personnages : ici

Un réalisme… teinté de romantisme

Si Madame Bovary relève clairement du mouvement réaliste (dont elle est d’ailleurs l’une des plus célèbres illustrations), elle n’en est pas moins teintée d’un certain romantisme, comme nombre d’autres œuvres de Flaubert, d’ailleurs, dont la plume oscillera sans cesse entre grisaille et couleur, morne réalité et imagination débridée (La Tentation de Saint-Antoine, Salammbô…).

On a peut-être fait de Flaubert le romancier de l’échec et de la médiocrité (cf. L’Education sentimentale…), mais même si chez lui les tonalités romantiques sont débarrassées de leurs excès (sauf quand il s’agit de retranscrire les rêveries débridées et fantasmes sentimentaux d’Emma), il n’en a pas moins hérité du « mal du siècle » romantique comme la majorité de ses contemporains, et ne cesse d’osciller, en ce roman comme en d’autres, entre son impartialité cynique teintée d’ironie (ce recul face aux choses donnant tout son mordant à son réalisme « dépassionné »), et expression de sentiments exaltés (à travers, bien sûr, le personnage d’Emma, mais aussi, dans une bien moindre mesure, et par moments seulement, à travers ceux de Rodolphe et de Léon, par exemple).

Ainsi, détails méticuleux, effets de réel, faits véridiques et extrême précision des descriptions des lieux, des personnes, des caractères et des milieux alternent, dans Madame Bovary, avec des envolées lyriques et romantiques surprenantes destinées à restituer au plus juste le tempérament excessivement sentimental et rêveur de la jeune Emma.

Maître du réalisme, Flaubert verse ainsi, comme toujours, dans la rigueur scientifique, accorde une importance capitale à l’observation, à l’analyse et à la documentation et se veut le plus objectif, le plus impassible et le plus neutre possible (bien qu’il ne puisse, dans les faits, s’empêcher de révéler son manque absolu de complaisance envers tout ce qui relève de la mesquinerie, de la médiocrité, de la bassesse, de la faiblesse et de la bêtise, que son ironie décapante ne cesse de trahir dès qu’il cède à la tentation). Car il avait beau écrire à George Sand : « Je veux qu’il n’y ait pas dans mon livre un seul mouvement ni une seule réflexion de l’auteur. Je ne veux pas considérer l’art comme un déversoir à passion…  J’éprouve une répulsion invincible à mettre sur le papier quelque chose de mon cœur » ; dans les faits, il ne cesse de dévoiler son point de vue, notamment sur cette petite bourgeoisie de province mesquine qu’il a en horreur.

Mais cette maîtrise du réalisme et de ses effets ne l’empêchent certes pas de plonger à corps perdu dans le romantisme le plus échevelé dès qu’il s’agit de se mettre dans la peau de son héroïne… et, ma foi, d’y être tout à fait convaincant !

Emma Bovary : naissance d’un « type »

C’est qu’il faut bien parvenir à retranscrire les élans de ce cœur exalté qu’est celui d’Emma Bovary, une version féminine et romantique, finalement, du Don Quichotte de Cervantès. Car, autant Alonso Quichano rêve de vivre sa vie à travers le filtre des romans de chevalerie de son temps, autant Emma désire vivre la sienne aussi ardemment que les héroïnes des romans qu’elle a parcourus (romans historiques de Walter Scott, « romances » tirées de la religion, le très mélancolique Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, Méditations poétique de Lamartine, vers en tout genre…)

Dans une lettre de Flaubert à Louise Colet du 3 mars 1852, il écrit : « Voilà deux jours que je tâche d’entrer dans des rêves de jeunes filles et que je navigue dans les océans laiteux de la littérature à castels, troubadours à toques de velours à plumes blanches […]. »

Tout comme Don Quichotte, l’imagination outrancière d’Emma, nourrie de ses innombrables lectures (que sa belle-mère ne manque pas de critiquer à la moindre occasion), la mènera à sa perte, à l’autodestruction, à la désillusion et finalement à la mort.

Sentimentale, naïve, plutôt mièvre, passionnée, nostalgique et mélancolique, Emma erre de rêveries en désespérances, de révoltes soudaines en passions éphémères, d’insatisfactions chroniques en violents espoirs, d’amours déçues en regrets douloureux et d’occasions manquées en illusions romanesques. Peu à peu, mélancolie narcissique, folies niaises, transports brefs, intenses déceptions, amours à retardement, passions outrancières, désirs impossibles, rêves de grandeur, réminiscences nostalgiques à répétition et espoirs chimériques viennent meubler son désœuvrement, l’aider à tromper l’ennui, venger ses déceptions, ses désillusions et de sa frustration quotidiennes.

Son sentimentalisme excessif et ses rêves d’évasion en font une proie facile pour le séducteur sans scrupules qu’est Rodolphe, puis pour Léon, une fois le jeune homme un peu aguerri et revenu plus audacieux de Paris.

Emma nous est en outre présentée comme une jeune femme éminemment sensuelle, voluptueuse, grisée par les goûts, les odeurs, les couleurs, les musiques et les sensations de toutes sortes. Réceptive, sensible, à fleur de peau, elle aime offrir son visage au vent de la nuit, sentir la fraîcheur de la glace sur sa langue, le son des instruments, les bourdonnements, les beaux tissus, les sensations corporelles de toutes sortes. Elle a des élégances, des délicatesses, elle aime le luxe et imiter les grandes dames.

La critique bien-pensante de son temps, indignée, révoltée, en a fait une jeune femme bête et vindicative, superficielle et frivole, égoïste et froide, insensible et vénale, amorale et dépravée. Presque une catin. Une femme perdue, en tout cas.

Et force est de constater, en effet, qu’on voit peu à peu Emma adopter (à mesure que sa sensiblerie et que son sentimentalisme la perdent, que les déceptions s’accumulent, que la frustration l’étouffe, que la monotonie de sa vie la détruit et que ses grands idéaux romantiques lui paraissent définitivement hors d’accès) des comportements immoraux, égoïstes, lunatiques, à la fois excessifs et frivoles, et se montrer sous son plus mauvais jour : une écervelée, une mauvaise épouse, une mauvaise mère… et, bientôt, une mauvaise maîtresse.

Elle se met à dépenser sans compter, s’avère incapable de déceler une arnaque et de vérifier les comptes que M. Lheureux lui soumet, refuse ses responsabilités de mère, délaisse son ménage, son mari, son enfant, sa maison, trompe son mari allègrement et finit même par faire fuir ses amants.

C’est d’ailleurs ce personnage (ainsi que la manière tout à fait dévalorisante dont la religion est représentée dans le roman, ainsi que l’absence de véritable personnage « moral » pour contrebalancer celui d’Emma) qui vaudra son procès à Flaubert. En effet, pour le procureur Ernest Pinard, le roman est parfaitement immoral, l’héroïne mourant « dans tout le prestige de sa jeunesse et de sa beauté », sans que personne ait pu « lui faire courber la tête », et l’adultère n’étant, à aucun moment, condamné explicitement par l’auteur, qui se contente de le peindre d’une manière quasi médicale, la plus réaliste, la plus objective et la plus neutre possible – ce qui ne satisfait certes pas la presse et M. Pinard, qui blâment Flaubert pour son « réalisme vulgaire et souvent choquant », celle de sa peinture des caractères (qui lui vaut d’être inculpé, on l’a vu, pour atteintes à la morale publique et à la religion).

Mais c’est oublier un peu vite qu’Emma est profondément malheureuse, qu’elle est autant victime de son milieu et des hommes qui l’entourent, la manipulent, la séduisent et l’utilisent (Rodolphe, Léon, M. Lheureux) que de son imagination, qu’elle n’a été à l’initiative d’aucune de ses liaisons, qu’elle a repoussé plusieurs fois les avances de Rodolphe avant de succomber, qu’elle a même (brièvement) cherché soutien, assistance, conseil et consolation auprès du (très incapable) curé du village et que, prise au piège de la fertilité délirante de sa propre imagination, elle a tout simplement fini par perdre pied, incapable qu’elle est, dans son enfer intérieur, de réconcilier ses rêves déchus et cette réalité infiniment décevante qu’est la sienne.

Tant et si bien que la pauvre Madame Bovary en est venue à donner son nom à un véritable syndrome : le « bovarysme », une variante littéraire, féminine et romanesque, quelque part, du « mal du siècle » de Musset et du spleen baudelairien (pour en savoir plus sur ces deux concepts, voir mes articles sur le Romantisme).

Le bovarysme

D’abord dévolu au champ de l’analyse littéraire, ce terme, sous l’impulsion de certains psychiatres et psychanalystes en faisant une pathologie et un phénomène de société, s’est ensuite étendu au champ de la psychologie générale pour désigner un trouble de la personnalité, une « pathologie littéraire » dont souffriraient certaines personnes insatisfaites sur les plans affectifs et sociaux.

Chez Flaubert, le bovarysme est « la rencontre des idéaux romantiques face à la petitesse des choses de la réalité », rencontre malheureuse qu’il nomme « mélancolie » (une forme de dépression, dirions-nous sans doute aujourd’hui).

Chant de détresse et de révolte, romantisme outrancier, fuite dans le rêve d’une insatisfaction éprouvée dans la vie réelle, véritable souffrance face à la monotonie de la vie, moyen de se libérer d’une réalité trop pesante, le bovarysme a pour particularité de naître de la lecture (de romans, de poèmes…) et aurait les effets et autres dommages d’une véritable drogue.

Le bovarysme (ou bovarisme) désigne donc :

  • un sentimentalisme excessif ;
  • un dégoût et un ennui profonds à l’égard de la monotonie de la vie quotidienne
  • … doublés d’une insatisfaction face à la réalité ;
  • donc, d’une fuite de la réalité, d’un désir d’évasion ;
  • d’une tendance à s’inventer une vie imaginaire excitante et mouvementée (pour suppléer à la médiocrité et à la monotonie de la réalité), ainsi qu’une personnalité idéalisée
  • et d’une « petite mort » (J. Rousset) à chaque retour au « réel » (déception qui n’aboutit toutefois pas pour autant à une prise de conscience).

Sans se déconnecter totalement de la réalité, la personne souffrant de cette forme de mal de vivre éprouve des difficultés à revenir au monde réel après chaque lecture, à s’en contenter, et éprouve un cuisant sentiment de déception et de frustration face à cette sensation d’emprisonnement dans un monde insuffisant, inadapté à ses rêves et à ses besoins profonds, et pour lequel elle n’est pas faite. Elle ne perd pas totalement pied mais se désintéresse cruellement de la réalité pour se complaire, en l’absence de l’espoir d’une vie meilleure sur cette Terre (notamment sur le plan amoureux), dans des vies rêvées et fictives tirées de ses romans.

Romantique, rêveuse, idéaliste, souvent hypersensible, incomprise et frustrée dans sa vie sociale et de couple, la personne souffrant de « bovarysme » rêve d’une vie aventureuse et romanesque, se désintéresse de son quotidien, trouve refuge dans la lecture, s’évade dans un monde de fiction, s’identifie à ses héros, à ses héroïnes, vit une vie par procuration et, par ses lecteurs, nourrit des rêves démesurés et des ambitions vaines. Le décalage constant entre son ou ses mondes imaginaires et la réalité, à chaque « retour » sur Terre et chaque confrontation au réel, n’en est que plus douloureux, et les désillusions plus cuisantes.

Syndrome de la modernité, « passivité nostalgique et fascinée » (J. Gracq) où le désir insatisfait prend un caractère patholo­gique, rêverie obsessionnelle, fuite dans l’imaginaire et le romanesque, désir vain mais irrésistible de combler le néant du monde par la multiplication des rêves, des espoirs, des envies, mais aussi des souvenirs, errance du désir d’un objet inaccessible à l’autre, enflement de la rêverie, vertige croissant, suivi immanquablement d’une chute au moment du retour au « réel », enfin véritable spirale infernale, le bovarysme est, en ce sens, à se rapprocher de notions psycho-littéraires voisines telles que le donquichottisme (évident) et l’oblomovisme (du roman Oblomov du Russe Gontcharov).

Le rêve de vivre de grandes passions et de plier le monde à sa volonté étant avant tout une illusion et un idéal caractéristiques du Romantisme, (voir mon article sur le sujet), le bovarysme se présente en quelque sorte comme une version dégradée de ce romantisme, car dans Madame Bovary, ces grands idéaux font faillite et la conduisent à sa ruine de façon tout à fait antihéroïque.

Quant à Rodolphe et Léon, ses amants, ils ne sont en réalité l’un et l’autre que de pâles copies des personnages de roman qu’elle rêve de rencontrer : Rodolphe est un ersatz d’aristocrate, le seul substitut, en vérité, pourtant à la fois lâche, égoïste et cynique, qu’elle ait pu trouver à ce grand idéal romanesque du duc ou du prince. Quant au tout jeune Léon, s’il a aimé Emma au début, à la façon craintive, idéalisée et respectueuse des romantiques, il s’avère finalement décevant et s’éloigne d’elle à son tour au lieu de voler à son secours quand elle sombre dans le désespoir. Il ne s’approche guère de l’homme parfait de ses romans ; il n’est pas même un homme fait.

Pour conclure, ce syndrome de la « desperate housewife » (où Baudelaire voyait une forme d’hystérie…) est un mal éminemment moderne et sa naissance ne saurait être dissocié de la condition de la femme au XIXe siècle, un être mineur encore totalement dominé par l’homme – père, frère, mari, amant –, tant juridiquement que socialement, un accessoire condamné au simple paraître, relégué aux tâches les plus basses et les plus frivoles, privé de toute forme d’éducation autre que morale, domestique et religieuse, une femme-objet réduite à son simple corps quand elle se fait maîtresse, une femme enfin condamnée à la frustration et à avoir recours aux dérisoires moyens d’évasion qu’elle a en sa possession.

NB : Le critique littéraire Pierre Barbéris soutiendra que le véritable inventeur du bovarysme est Honoré de Balzac et non Gustave Flaubert. En effet, dans son roman La Femme de trente ans, Balzac évoquait déjà un trouble similaire au bovarysme, trouble né du romantisme et de ce sentiment d’écrasement, de limitation et de frustration face à une réalité très éloignée des fantasmes, du pouvoir de l’imagination et des grands idéaux (féminins, en l’occurrence). Flaubert se serait largement inspiré de cette œuvre… qui n’avait, pour sa part, pas fait scandale.

Quant aux frères Goncourt (grands représentants du naturalisme, avec Zola), ils iront jusqu’à donner dans leur roman Germinie Lacerteux, une descrip­tion clinique du bovarysme.

La Bovary par Flaubert : quelques citations

Parce que nul n’étant, au bout du compte, mieux placé que Flaubert, son père fondateur, pour décrire le syndrome né de son personnage principal, j’ai choisi de réunir ici quelques passages et citations du roman particulièrement éclairants quant au romantisme échevelé de la très romantique madame Bovary :

« Elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. A table même, elle apportait son livre et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventés, elle établissait des rapprochements. »

” L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations – ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme des feuilles et emporte à l’abîme le coeur entier.”

« Comment était ce Paris ? Quel nom démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de cathédrale ; il flamboyait à ses yeux jusque sur l’étiquette de ses pots de pommade. (…) Elle s’acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte, elle faisait des courses dans la capitale. »

« Tout ce qui l’entourait immédiatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au-delà s’étendait à perte de vue l’immense pays des félicités et des passions. Elle confondait, dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies du cœur, l’élégance des habitudes et les délicatesses du sentiment. (…) Les soupirs au clair de lune, les longues étreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu’on abandonne, toutes les fièvres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d’un boudoir à stores de soie avec un tapis bien épais (…) ni du scintillement des pierres précieuses (…) »

« Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait pas. (…) Il aurait pu être beau, spirituel, distingué, attirant, tels qu’ils étaient, sans doute, ceux qu’avaient épousés ses anciennes camarades du couvent. (…) [E]lles avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s’épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l’ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l’ombre à tous les coins de son cœur. »

« Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa donc les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s’éprit des choses historiques, rêva bahuts, salle des gardes et ménestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir.(…) »

« Elle époussetait son étagère, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, rêvant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre à son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris. »

« Au fond de son âme, cependant, elle attendait un événement. Comme les matelots en détresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l’horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu’à elle, vers quel rivage, il la mènerait (…) Mais, chaque matin, à son réveil, elle l’espérait pour la journée, et elle écoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s’étonnait qu’il ne vînt pas, puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, désirait être au lendemain. »

« Après l’ennui de cette déception, son cœur, de nouveau resta vide, et alors la série des mêmes journées recommença. Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi à la file, toujours pareilles, innombrables, n’apportant rien ! Les autres existences, si plates qu’elles fussent, avaient au moins la chance d’un événement. Une aventure amenait parfois des péripéties à l’infini, et le décor changeait. Mais, pour elle, rien n’arrivait, Dieu l’avait voulu ! L’avenir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermée. »

« Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaître, exceller en des activités multiples, vous initier aux énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous les mystères ? Mais il n’enseignait rien, celui-là, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur même qu’elle lui donnait. »

« Est-ce que cette misère durerait toujours ? est-ce qu’elle n’en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! (…) elle s’appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents plaisirs avec tous les éperduments qu’elle ne connaissait pas et qu’ils devaient donner.”

« Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût illustre, le voir étalé chez des libraires, répété dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n’avait point d’ambition ! »

« Et Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. »

« Les comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l’âme des douceurs inattendues. »

« Il fallait qu’elle pût retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas à la consommation immédiate de son coeur (…)”

« − Si elle était comme tant d’autres contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d’un tas d’idées qu’elle se fourre dans la tête, et du désœuvrent où elle vit.
− Pourtant elle s’occupe, disait Charles.
− (…) A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion (…)
Donc, il fut résolu que l’on empêcherait Emma de lire des romans. (…) N’aurait-on pas le droit d’avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d’empoisonneur ? »

« Donc elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui résultait de ses ennuis, et chaque effort pour l’amoindrir ne servait qu’à l’augmenter (…). La médiocrité domestique la poussait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des désirs adultères (…) ; et il fallait continuer à sourire, s’entendre répéter qu’elle était heureuse, faire semblant de l’être, le laisser croire ! (…) Des tentations la prenaient de s’enfuir avec Léon, quelque part, bien loin, pour essayer une destinée nouvelle (…) »

” Alors les appétits de la chair, les convoitises d’argent et les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une même souffrance (…). Elle (…) gémissait du velours qu’elle n’avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses rêves trop hauts, de sa maison trop étroite.”

« Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. (…) il y a toujours (…) quelque convenance qui retient. »

« Cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. »

« Elle en est fatiguée sans doute. (…) Et on s’ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! ça bâille après l’amour, comme une carpe après l’eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! » (Rodolphe, son futur amant, en pensant, non sans cynisme, à Emma Bovary juste après l’avoir rencontrée)

« Elle était l’amoureuse de tous les romans, l’héroïne de tous les drames, la vague elle de tous les volumes de vers. »

« (…) et elle cherchait encore d’autres raisons pour s’en détacher : il était incapable d’héroïsme, faible, banal, plus mou qu’une femme, avare d’ailleurs (…) » (Emma, à propos de son amant, qui l’a déçue)

« Dans les lettres qu’Emma lui envoyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et des étoiles, ressources naïves d’une passion affaiblie, qui essayait de s’aviver à tous les secours extérieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une félicité profonde, puis elle s’avouait ne rien sentir d’extraordinaire. Mais cette déception s’effaçait vite sous un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflammée, plus avide. »

« Comme elle enviait les ineffables sentiments d’amour qu’elle tâchait, d’après les livres, de se figurer ! »

« N’importe ! elle n’était pas heureuse, ne l’avait jamais été. D’où venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des choses où elle s’appuyait ?… Mais, s’il y avait quelque part un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la fois d’exaltation et de raffinements, un cœur de poète sous une forme d’ange, lyre aux cordes d’airain, sonnant vers le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? »

« Chaque sourire cachait un bâillement d’ennui, chaque joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre qu’une irréalisable envie d’une volupté plus haute. »

Flaubert, Madame Bovary

Conclusion

Plusieurs noms de personnages de fiction sont passés dans la langue commune pour désigner un type humain, psychologique ou social : un « don juan », un « tartuffe », un « rastignac », sont désormais des « types » connus et des noms communs tout à fait explicites. On parle ainsi également parfois d’une « bovary », en référence à l’héroïne flaubertienne, ou en tout cas du « bovarysme » de façon tout à fait banale (le terme apparaît pour la première fois sous la plume du critique Jules de Gaultier en 1911) : le terme est passé dans le langage courant.

Madame Bovary est bien sûr également à rapprocher de l’autre chef-d’œuvre de Flaubert, l’Education sentimentale, grand roman des désillusions et de l’échec romantiques, où Flaubert se plaît à décrire avec un réalisme époustouflant l’échec collectif des envies de liberté, des grands espoirs et des idéaux d’une génération entière, celle des jeunes romantiques, ainsi que l’échec du romantisme en général, sur le plan personnel de l’amour (via le personnage principal, Frédéric Moreau, qu’on peut difficilement qualifier de « héros ») et sur celui de la morale collective.

Quant à moi, je ne peux vous quitter sans succomber à la tentation de vous proposer une approche tout à fait personnelle du « syndrome Bovary », tant elle m’a paru évidente (et c’est un euphémisme !) au cours de la lecture du roman. Passionnée de développement personnel, de psychologie et de spiritualité, je verse dans ces « disciplines » avec une joie sans limites, comme certains d’entre vous le savent bien (voir aussi ma petite page « A propos ») ; et il se trouve qu’au-delà même du « trouble » psycho-littéraire désigné, selon une tradition désormais bien établie, par le terme de « bovarysme », le personnage d’Emma m’a, pour ma part, renvoyée sans le moindre doute, et même avec une précision stupéfiante, à la typologie plurimillénaire de l’Ennéagramme… et à son très fameux « type 4 ».

Car, si vous connaissez un peu cette approche, au regard de cette typologie fort solide (et fort ancienne) recensant 9 types de personnalités bien distincts, Emma Bovary n’est ni une écervelée, ni une simple égoïste, ni une femme bêtement frivole, adultère, lunatique, extravagante et amorale. Elle n’est qu’un magnifique spécimen du type 4 de l’Ennéagramme, un Quatre dans toute sa splendeur, dans toute sa grandeur, dans toute son intensité, mais un Quatre enfermé dans une vie provinciale d’une monotonie, d’un ennui et d’un répétitif tout simplement destructeurs pour ce type de personnalité – et qui la conduisent finalement à sa perte…

Mais comme cet article me semble déjà (un peu) long, je vous propose de découvrir cette petite analyse parallèle dans un second article, que vous pouvez retrouver ici.

Enfin, impossible de conclure cet article sur le romantisme à la Bovary… sans partager avec vous deux ces deux magnifiques chansons tirées respectivement (est-il utile de le préciser ?) de « La Belle et la Bête » et de « La Petite Sirène » de Disney… deux délicieuses petites Bovary à leur manière (les similitudes entre Belle et Emma vous semblera, je l’espère, particulièrement flagrant !) et (ô surprise !), deux de mes héroïnes Disney préférées ! (Selon vous, dois-je en tirer quelque conclusion ?)

Pour rappel (au cas où il s’agirait là de souvenirs fort anciens pour certains…) : Belle est intelligente, elle aime lire et elle vit avec son père (un inventeur) dans une petite bourgade de campagne. La compagnie des villageois l’ennuie (en particulier celle du beau parleur de première, Gaston – un macho sans deux sous de cervelle qui lui fait la cour) et elle se réfugie dans de nombreuses lectures romanesques (c’est une habituée de la librairie du village…). Autour d’elle, les gens s’étonnent, la trouvent étrange, extravagante. Car enfin, quelle idée de se farcir la cervelle de ces histoires à dormir debout, quelle idée surtout pour une femme de se plaire à lire, quand il lui suffirait de se marier et de pondre tout plein d’enfants ? Mais Belle rêve de plus, elle rêve de mieux, elle rêve de châteaux, d’ailleurs et du prince charmant (vous noterez, je l’espère, la magnifique mise en abîme de sa propre histoire dans le roman qu’elle feuillette au milieu de la première chanson du dessin animé, assise sur la margelle de la fontaine du village…). Et elle le trouvera, la veinarde !

Quant à la Petite Sirène, elle aussi rêve d’ailleurs et de découvrir d’autres mondes (celui des humains). L’océan ne lui suffit pas, sa vie sous les mers lui paraît bien monotone (n’en déplaise au crabe Sébastien qui s’efforcera de lui rappeler combien la vie « sous l’Océan » est belle et magique, dans la chanson du même nom…) et elle rêve de découvrir la terre ferme, d’avoir des jambes, de sauter, de danser. Elle collectionne les objets tombés des navires, aime explorer les épaves et se raccroche à tout ce qui peut la rapprocher de cet « ailleurs » rêvé, plus grand et merveilleux. Elle veut « partir là-bas ». Et un beau livre, lui aussi, objet rare, humain et précieux, fait son apparition dans la chanson. … 😉

En somme, quelle conclusion plus charmante que ces deux célèbres (et délicieuses) chansons de mon enfance pour conclure un article sur le bovarysme ?

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