L'écriture, l'édition & moi

Quand les personnages n’en font qu’à leur tête…

J’étais émerveillée l’autre jour, en proposant un cours sur l’art à mes élèves de philosophie, de retomber sur l’analyse du concept d’autonomie grandissante de l’œuvre, de confronter cette théorie à mon propre vécu, et de réaliser de l’intérieur, pour la première fois peut-être, combien elle se vérifie effectivement lorsqu’on crée, lorsqu’on produit.

L’idée est simple : depuis toujours, des artistes sont là pour témoigner de cette sensation de sentir parfois leur œuvre leur échapper, prendre vie indépendamment de leur volonté et… finir par n’en faire (parfois) qu’à « sa tête » (à l’oeuvre). Des romanciers, par exemple, sont nombreux à avoir confié, tantôt leur inquiétude, tantôt leur émerveillement, de voir leur personnage principal leur échapper, comme si ce dernier, une fois conçu, était doué d’une autonomie indocile. Comme si la chose, une fois créée, commençait à se rechercher elle-même. Paul Valéry ne parlait-il pas de cette idée d’œuvre-Phénix quand il disait : « un beau vers renaît indéfiniment de ses cendres, comme l’effet de son effet, cause harmonique de soi-même » ?

Dans « Le Mystère Picasso » (documentaire classé « trésor national » par le gouvernement français), Clouzot (réalisateur, scénariste, dialoguiste et producteur de cinéma français) nous montre très bien cette souplesse vivante de l’œuvre. Grâce à un procédé astucieux, nous ne voyons pas toujours le peintre qui se tient derrière une sorte de miroir sans tain, sur lequel se mettent progressivement en place les figures, les formes et les couleurs, comme si le tableau se composait de lui-même. Le rythme du travail, les hésitations, les accélérations du pinceau montrent que ce n’est pas tant le peintre, le créateur, que la création elle-même, qui évolue.

En somme, l’autonomie grandissante de l’œuvre, c’est l’idée qu’elle se détache de son créateur et prend vie. Et alors que j’enseignais cela à deux élèves que je recevais en stage, j’ai repensé à ce moment, au cours de la rédaction de Pour l’amour d’une Sasunnach, où un dialogue, censé servir de prémisse à une scène érotique, virait dangereusement à la dispute. Que se passait-il ? Je me suis entendue me dire « Aïe aïe aïe dans quoi tu t’embarques là ? », « Purée mais tu vas pas me dire qu’elle va tout fiche en l’air ? », « Tu vas voir qu’à ce train-là,

ils vont même pas consommer leur nuit de noces » ! Heureusement, j’ai un tantinet repris le contrôle pour amener mes personnages là où je le voulais ; mais ce petit grain de sable dans les rouages de la scène amoureuse, au moment où Ian rejoignait Alannah, n’était pas du tout prévu ! A aucun moment il n’était prévu dans mon esprit qu’elle se rebellerait une dernière fois avant de s’abandonner dans ses bras ! Le ton montait, la colère d’Alannah avec… et moi qui ne pouvais que suivre son cheminement de pensée, l’acidité de ses remarques… et tenter de la raisonner pour la mettre dans le lit d’Ian (ou plutôt, dans son lit à elle, avec Ian…).

J’ai vu un personnage devenir plus que ce que je prévoyais pour lui ou pour elle. Un dialogue s’emballer tout seul. Une scène devoir être reportée, parce qu’un imprévu est survenu au moment où je voulais la placer…

Et c’était merveilleux, ce jour de stage-là, d’enseigner pour la énième fois une même portion de chapitre de philo, et de la voir soudain prendre son sens tout entier et une profondeur nouvelle grâce à mon nouveau vécu personnel…

Texte (c) Aurélie Depraz
Image : Pixabay

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