Le malaise du chiffre dans le monde du livre
Dans la lignée de mes deux premiers articles sur le monde (difficile et nébuleux, comme bien d’autres…) de l’édition, que vous pouvez retrouver ici et là, un troisième volet consacré à cet univers souvent sans pitié et devenu, au fil des années, de plus en plus concurrentiel (si tant est que ce soit possible).
Aujourd’hui, toutefois, un simple constat. Ce n’est guère nouveau et je l’ai souvent évoqué (déploré ?) au détour de conversations, voire de certains articles de ce blog : le monde du livre est mal à l’aise avec les chiffres. Le monde du livre ment, le monde du livre triche, le monde du livre camoufle et se tait.
Les éditeurs gardent farouchement pour eux les chiffres de vente, les auteurs semblent presque tous terriblement mal à l’aise avec les concepts de vente, de statistiques et de revenus et il est pour ainsi dire impossible de savoir combien d’exemplaires de tel ou tel titre ont été écoulés (à moins que celui-ci ne caracole en tête des ventes et qu’on s’empresse tout à coup d’étaler un peu partout, articles de presse et orgueilleux bandeaux rouges à l’appui, presque avec insolence, en sombrant presque dans le vulgaire, ou à tout le monde, dans le marketing « push » à l’américaine, des chiffres choc et vagues).
Une raison spécifique à cela ? Ma foi, plusieurs me semblent plutôt se superposer :
1 – Le flou traditionnel des comptes-rendus d’éditeurs auprès de leurs auteurs. Rien de nouveau sous le soleil, tous les auteurs publiés en maison d’édition vous le diront : soit ils ne reçoivent jamais le moindre compte-rendu de la part de leur éditeur (pourtant une obligation légale), même parfois après demande explicite et relance ; soit les bilans qu’on leur adresse sont totalement illisibles (entre les invendus, les retours, les pertes, le pilon… impossible de s’y repérer – sans doute à dessein). Si bien que la plupart des auteurs publiés via une traditionnelle maison d’édition vous diront qu’ils sont tout simplement incapables d’estimer le nombre d’exemplaires de leurs livres vendus dans l’année (et je ne vous parle pas des droits d’auteurs supposés leur être reversés…)
2 – Le silence des auteurs (même entre eux). Peur de la concurrence ? Peur de se sentir ridicule, misérable, tout petit, insignifiant aux côtés du voisin qui parvient à vendre tellement mieux ? Sentiment d’écrasement face aux « millions » de lecteurs brandis par les bandeaux rouges ornant les « best-sellers » des tables et têtes de gondole des librairies ? Humiliation, honte, complexe d’infériorité ? Force est d’admettre, en tout cas, que bien peu nombreux sont les auteurs à oser avouer ouvertement le nombre de ventes de leur(s) ouvrage(s), quand toutefois ils les connaissent, bien entendu…
3 – Les conditions particulières (et tout à fait révélatrices…) de certains vendeurs/distributeurs et de certains éditeurs, qui incluent une clause de discrétion à leurs contrats et/ou demandent le silence à leurs auteurs quant à leurs programmes spéciaux et/ou leurs chiffres de ventes, par exemple, et ce avant toute forme d’engagement ou toute publication. Oui, oui, cela existe, c’est même monnaie courante ! De quoi cultiver davantage encore le mystère, semer le doute, la confusion, retenir l’information, prévenir toute forme de divulgation d’un chiffre ou d’un autre, perdre les auteurs, les maintenir dans le flou, les isoler, les empêcher de se concerter (de se rebeller ?), déjouer la concurrence…
4 – Le ridicule de l’immense majorité des ventes (dix, cent, trois cents exemplaires en tout en pour tout, sur toute la durée de vie d’un ouvrage, avant sa disparition dans les limbes du néant et la mise au pilon sans état d’âme) – voir, à ce sujet, mes deux premiers articles sur le sujet : La Jungle du livre I et La Jungle du Livre II.
« Aujourd’hui, rien n’est moins rentable que le livre. »
► Le libraire Audibert, dans La vie secrète des écrivains, de Guillaume Musso
Libraire qui commente d’ailleurs plus loin :
« Aujourd’hui, tout le monde veut être écrivain et plus personne ne lit. »
► Le libraire Audibert
Aussi est-il particulièrement difficile de pouvoir se positionner en termes de nombre de ventes dans le monde de l’édition et de réussir à se situer par rapport à ses pairs (à moins, encore une fois, de caracoler en tête des meilleures ventes du pays et de voir son éditeur se vanter à tout bout de champ des « 500 000 » premiers lecteurs ou des « 2 millions de ventes dans 50 pays »).
Petite nuance à ce propos toutefois : il semble que dans le monde de l’autoédition, les tabous aient tendance à être davantage levés et les chiffres à se révéler. Solidarité ? Souci de transparence ? Modestie ? Simplicité ? A contrario, vantardise de certains (les meilleurs vendeurs) ?
Ou simple question de « possibilité matérielle » ? Un auteur autoédité a, de fait, directement accès à ses chiffres de vente via ses divers tableaux de bord ; aucun « flou » en ce qui le concerne, donc, du moins en théorie, aucun intermédiaire potentiellement véreux (en théorie toujours : on passe bien par des plateformes de vente en ligne…), aucune rétention d’information (même chose), des tableaux clairs et des redevances simples.
Peut-être aussi cette différence de mentalité tient-elle au fait que nombre d’auteurs autoédités adoptent une démarche ouvertement professionnelle et qu’ils revêtent, de fait, à la fois la casquette de l’artiste… et celle de l’éditeur, du responsable communication et du commercial.
Néanmoins, point de conclusion trop hâtive : si je connais quelques auteurs d’une transparence rafraîchissante, capables de dire en toute simplicité qu’ils n’ont vendu que 9 livres au cours de tel ou tel salon, ou 3 ebooks au cours du mois passé sur Amazon, d’autres cultivent tout autant le doute et le mystère que le monde de l’édition traditionnel. Par complexe, conscience aiguë de la modestie de leurs chiffres, pour certains… et, pour d’autres, par peur de s’attirer les foudres de leurs pairs (et concurrents), dans un monde, ma foi, comme bien d’autres, pétri de jalousies et de petitesse…
Ce n’est là qu’une des nombreuses part d’ombre du monde du livre (un véritable monde de requins, vous diront les auteurs avec le plus de bouteille – ou les plus lucides), au milieu de ses nombreuses autres opacités et autres iniquités… Un monde où tout n’est certes pas tout rose !
« Le métier d’écrivain fait apparaître celui de jockey comme une situation stable. »
► John SteinbeckÀ très bientôt,
Texte : Aurélie Depraz
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