L'Histoire (la grande !)

Le courage de désobéir

Aristide de Sousa Mendes, consul portugais… et Juste parmi les nations

Quiconque s’intéresse à l’histoire de Bordeaux durant la Seconde Guerre mondiale a vu passer le nom d’Aristide de Sousa Mendes, un diplomate portugais qui, à lui seul, sauva la vie de plus de 30 000 personnes à Bordeaux lors de la débâcle de 1940.

Consul du Portugal en poste à Bordeaux, celui qui, des décennies plus tard, sera reconnu comme Juste parmi les Nations refuse en effet de suivre les ordres du gouvernement portugais du dictateur Salazar, qui limite drastiquement l’accueil de réfugiés au sein de son pays. N’ayant que trop conscience du sort que l’Allemagne nazie, victorieuse partout en Europe, réserve à tous ceux qu’elle a décidé de haïr, Aristide délivre, de novembre 1939 à juin 1940, des dizaines de milliers de passeports et de visas permettant à autant de personnes déracinées et directement menacées de passer la frontière espagnole pour gagner le Portugal (pays neutre) en toute légalité, fuyant ainsi le rouleau-compresseur nazi et, bientôt, l’Occupation d’une immense partie de l’Europe.

Mais l’histoire est belle, exemplaire, et surtout trop précieuse et de trop rare, dans une terre plutôt propice à la collaboration que fut le Bordelais, pour que l’on ne prenne pas le temps de s’attarder pas sur les détails…

Né en juillet 1885, Aristide de Sousa Mendes a 54 ans lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il est depuis 1938 consul du Portugal à Bordeaux au nom du dictateur Salazar, qu’il soutient. Chrétien, monarchiste, ultra-conservateur, controversé, il n’a jusqu’alors pas mené une carrière spécialement altruiste, soutenant activement le régime politique contesté de Salazar…

Lorsque la guerre éclate, celui-ci veut à tout prix maintenir la paix du Portugal ainsi que son économie, en évitant toute migration de masse vers le Portugal (afin de ne pas perturber son équilibre économique fragile), l’immigration de communistes, de « subversifs » et d’agitateurs politiques (pour des raisons évidentes), et enfin l’immigration de Juifs, non par antisémitisme (Salazar désapprouve les lois de Nuremberg et l’antisémitisme nazi) mais pour ne pas s’attirer les foudres d’Hitler (se retrouver embrigadé dans un nouveau conflit international est bien le dernier de ses projets).

Son gouvernement, par la Circulaire 14 du 11 novembre 1939, exige donc l’autorisation préalable de Lisbonne pour la délivrance de tout visa ; les individus dont la citoyenneté est « indéfinie, contestée ou en litige » (par exemple les apatrides, les détenteurs de « passeports Nansen » délivrés par la SDN et un certain nombre de Juifs en exil, expulsés de leur pays et /ou déchus de leur nationalité) ne peuvent espérer en obtenir.

La Circulaire 14 déclare néanmoins que la délivrance de visas est toujours possible dans tous les cas où le passager démontre avoir un billet depuis le territoire portugais et un visa d’entrée dans un pays de destination (USA, Brésil…) : l’immigration de transit est donc, pour sa part, toujours autorisée.

Hélas, avec le déclenchement des hostilités à l’ouest au printemps 1940, les consulats sont pris d’assaut et le gouvernement portugais, comme d’autres, impose de nouvelles restrictions à l’entrée sur son sol : avec les quelque huit à dix millions de personnes jetées sur les routes du sud par l’invasion de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et de la France, Salazar n’a d’autre choix que de durcir davantage encore les conditions de délivrance de visas pour le Portugal.

Pour des milliers de réfugiés, parmi lesquels de nombreux Juifs, qui ont fui vers le sud, espérant quitter la France et peut-être même l’Europe via les Pyrénées, la dernière lueur d’espoir semble s’éteindre.

C’est sans compter sur le courage d’un homme qui, de sa propre initiative, décide, non sans courage, de passer outre aux directives de Salazar…

C’est dès la fin de l’année 1939 qu’Aristide de Sousa Mendes décide de délivrer des visas (et même de faux passeports) à des personnes pourtant visées par la circulaire (des intellectuels, des politiques, et même de parfaits anonymes), et ce sans demander la moindre autorisation à Lisbonne. Il sauve aussi, entre autres, plusieurs familles royales en fuite ainsi que leur entourage (par exemple la famille royale belge, l’ex-impératrice d’Autriche Zita de Bourbon-Parme et son fils Otto von Habsburg, condamné à mort par le régime nazi à la suite de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, etc.) ; notons qu’il est, en cela, soutenu par le gouvernement portugais. Ses actions de sauvetage concernent tout aussi bien le Juif lambda, fuyant l’avancée nazie, que des familles de millionnaires, comme les Rothschild… ou encore des artistes célèbres, comme Salvador Dalí….

Mais, avec la débâcle du printemps 1940, ce sont littéralement des dizaines de milliers de Juifs (entre autres) qui cherchent à fuir coûte que coûte l’Europe de l’Ouest en passe de tomber aux mains des nazis, et qui affluent à Bordeaux, capitale française de la dernière chance, où s’est d’ailleurs réfugié le gouvernement.

Alors que Sousa Mendes est censé dispenser les visas avec parcimonie, son consulat est tout à coup littéralement envahi de réfugiés désirant atteindre Lisbonne, en zone « neutre ».

C’est à partir du 16 juin 1940 que les opérations de sauvetage de Sousa Mendes, plus ou moins irrégulières, prennent une tout autre tournure, lorsque le rabbin Jacob Kruger, qu’il a invité chez lui et à qui il a proposé de le sauver, lui et sa famille, lui fait comprendre que ce sont tous les réfugiés juifs qui méritent de l’aide ; et que, si Sousa Mendes veut vraiment se rendre utile, c’est à une tout autre échelle qu’il lui faut agir.

La légende veut qu’au cours de la nuit suivante, Sousa Mendes ait eu une sorte de révélation, de crise existentielle, au point que, du jour au lendemain, tous ses cheveux soient devenus blancs. L’aube venue, il aurait alors déclaré :

« À partir d’aujourd’hui je vais obéir à ma conscience. Je n’ai pas le droit en tant que chrétien de laisser mourir ces femmes et ces hommes. (…) Désormais, je donnerai des visas à tout le monde ; il n’y a plus de nationalité, de race, de religion. » ► Aristide de Sousa Mendes

Aidé de ses enfants, de ses neveux et de son épouse, ainsi que du rabbin Kruger et de quelques Juifs, il se met à tamponner les passeports à tour de bras, signe les visas, utilise les formulaires officiels, puis, à défaut, des feuilles blanches, et enfin tout morceau de papier disponible. Aux premiers avertissements de Lisbonne, il déclare :

« S’il me faut désobéir, je préfère que ce soit à un ordre des hommes qu’à un ordre de Dieu. »

Il ajoute même que ceux qui ne peuvent pas payer les frais de délivrance des visas obtiendront les documents gratuitement. (Notons qu’à l’autre bout du spectre de la légende, il aurait été accusé d’extorsion par l’ambassade britannique et n’aurait pas hésité à se faire payer par certains tous les suppléments d’usage…).

Dans les jours qui suivent, Sousa Mendes n’en délivre pas moins des centaines de visas et de passeports ; certains, réguliers, au nom de ses pouvoirs de consul, ou auprès de citoyens portugais cherchant simplement à retourner au pays ; d’autres, en pure désobéissance à la circulaire de Salazar.

Sousa Mendes travaille ainsi sans relâche pendant trois jours et trois nuits, sans s’accorder un instant de répit, avant de s’effondrer d’épuisement.

« Ils entraient et ils sortaient, dira Cesar Mendes, le neveu du consul, à propos des réfugiés. Ils dormaient sur des chaises, sur le plancher, sur des couvertures (…). Même les bureaux du consul étaient bondés de réfugiés, épuisés, fatigués à en mourir parce qu’ils avaient passé des jours et des nuits dans la rue, dans l’escalier et, enfin, dans les bureaux. Ils ne pouvaient plus satisfaire leurs besoins, ne mangeaient ni ne buvaient par crainte de perdre leur place dans la queue. »

Des rumeurs au sujet des activités de Sousa Mendes parviennent jusqu’à Lisbonne, qui lui ordonne de regagner immédiatement le Portugal. Des mesures sont prises contre lui et deux hommes envoyés pour l’escorter.

Pourtant, Sousa Mendes poursuit ses efforts. Du 20 au 23 juin, le voilà Bayonne ; il fait stopper son escorte et, dans le bureau du vice-consul local médusé, alors même qu’il est entouré par les deux fonctionnaires de Salazar chargés de le « rapatrier » d’autorité, il poursuit son œuvre. Il force son passage avec sa famille et, quelques minutes après, faisant fi des protestations de son collègue, annonce que le visa d’entrée au Portugal sera donné à tout le monde. Autrement dit, aux centaines de personnes qui se bousculent alors et font la queue dans la rue. Craignant que l’escalier en bois de l’édifice ne s’effondre sous le poids de la foule, Sousa Mendes fait descendre une table et, toujours aidé de son épouse, continue de signer, de tamponner, de délivrer, à un rythme effréné.

Le 22, la France demande l’armistice. Les frontières avec l’Espagne sont désormais officiellement fermées. Dans les jours suivants, sur la route d’Hendaye, le consul rebelle n’en continue pas moins à écrire et à signer des visas pour les réfugiés d’infortune qu’il croise à l’approche de la frontière (et ce, alors même que, le 23, Salazar l’a officiellement démis de ses fonctions).

Après la fermeture du poste-frontière d’Hendaye et en dépit des fonctionnaires envoyés pour le ramener, il prend avec sa voiture la tête d’une colonne de réfugiés qu’il guide jusqu’à un petit poste de douane (Biriatou) où il n’y a pas de téléphone… et où, donc, le douanier n’a pas encore eu connaissance de la fermeture de la frontière. Sousa Mendes use du prestige de sa fonction de consul (prestige tout théorique, puisqu’il a été démis de ses fonctions – ce que le brigadier ignore aussi) ; impressionné, ce dernier laisse passer tous les réfugiés qui peuvent ainsi, munis de leur visa, franchir les montagnes.

Mais Salazar n’est pas content (on s’en doute).

De retour à Lisbonne, Sousa Mendes est traduit devant une commission disciplinaire, accusé de désobéissance, préméditation, récidive et cumul d’infractions et démis de ses fonctions au ministère des Affaires étrangères. Placé sur liste noire, il plonge, avec sa famille fort nombreuse (il a 14 enfants…), dans une grande solitude et une grande pauvreté. (Notons que la peine prononcée contre lui n’est néanmoins pas la plus lourde qui aurait pu lui être infligée (prison…) au regard des chefs d’accusation pesant contre lui, dont la fabrication de faux passeports.)

Il déclarera néanmoins plus tard au rabbin Kruger, qui rapportera ses propos :

« Si des milliers de Juifs souffrent à cause d’un chrétien [Hitler], un chrétien peut certainement souffrir pour un si grand nombre de Juifs ».

Mendes meurt dans la misère la plus totale en 1954. « Je n’ai rien à vous laisser sauf mon nom et il est propre », aurait-il déclaré sur son lit de mort.

Côté historiographie, « l’anecdote » Sousa Mendes est, dans un premier temps, rayée de l’histoire portugaise par la dictature de Salazar, au motif qu’elle aurait pu paraître glorifier l’insubordination ou, à tout le moins, l’excuser.

Ce n’est qu’en 1966 que la mémoire du « consul rebelle » commence à être réhabilitée, avec un premier acte symbolique en Israël : le mémorial de Yad Vashem lui décerne le titre de Juste parmi les nations.

Il faudra attendre encore vingt ans pour que son pays de naissance reconnaisse également ses mérites ; en 1986, il est ainsi décoré à titre posthume de l’ordre de la Liberté avec le grade d’officier par le président de la République portugaise Mário Soares, et sa famille reçoit des excuses publiques.

En 1988, il est totalement réintégré dans la diplomatie portugaise à titre posthume avec le titre d’ambassadeur (1988).

En 1994, la ville de Bordeaux, quant à elle, donne son nom à une rue et à une école du quartier des Chartrons, et le président portugais Soares dévoile une plaque à son nom au no 14 quai Louis-XVIII (adresse du consulat du Portugal en 1940) et un buste du consul à Mériadec, sur l’esplanade Charles de Gaulle. Je passe presque toutes les semaines devant ce buste…

En 1995, le président Mario Soares, toujours lui, l’élève à la dignité de grand-croix de l’ordre du Christ à titre posthume pour ses actions à Bordeaux.

En 2010, c’est au tour de Bayonne de nommer une rue « Aristides de Sousa Mendes » en son honneur, avec plaque à l’appui. D’autres noms de places et de rues fleuriront dans plusieurs autres villes d’importance.

Le 19 octobre 2021, consécration suprême, Sousa Mendes entre au Panthéon portugais, à Lisbonne.

« [Ses actions] méritent d’être considérées comme la plus grande action de sauvetage menée par une seule personne pendant la Shoah ». Yehuda Bauer

Le cas d’Aristides de Sousa Mendes pour désobéissance est cependant loin d’être unique parmi les diplomates et agents consulaires portugais. La désobéissance à la circulaire 14 fut généralisée et aurait été pratiquée par des diplomates et des consuls portugais de tous bords politiques, en Allemagne et en Italie, entre autres.

Avant et après l’épisode Sousa Mendes, le Portugal (un pays neutre favorable aux Alliés, et le seul pays d’Europe continentale depuis lequel on peut encore s’embarquer pour traverser l’Atlantique et rejoindre le Nouveau Monde alors que l’Allemagne a fait main basse sur toute la côte atlantique européenne de la Norvège aux Pyrénées), autorise ainsi plusieurs milliers de réfugiés à se rendre dans le port de Lisbonne. Fin juin 1940, des organisations juives américaines et françaises sont même autorisées à se déplacer de Paris à Lisbonne pour apporter leur aide aux réfugiés ayant pu gagner Lisbonne et les aider à rejoindre l’Amérique.

Une époque qui fait alors de le port de la dernière chance, le port de l’espoir, le dernier port d’embarquement vers le Nouveau Monde. Entre 40 000 et 100 000 Juifs auraient ainsi joui de la neutralité et de l’hospitalité du Portugal pendant la guerre (jusqu’à un million selon certaines sources). Des chiffres, en tous les cas, impressionnants au regard de la population du pays à l’époque (seulement 6 millions !)

Conclusion : combien de sauvés ?

Selon la légende, entre le 21 novembre 1939 et le 20 juin 1940, le consul Sousa Mendes aurait émis des visas pour près de 30 000 personnes — dont 10 000 personnes de confession juive, les sauvant ainsi d’une possible déportation en Allemagne nazie, comme l’histoire le révélera — mais ce nombre ne peut être estimé exactement et est peut-être très largement exagéré. Si ce nombre est peut-être exagéré et si les sources ne peuvent en attester autant avec certitude, c’est néanmoins bel et bien ce nombre de 30 000 qui figure sur les bustes et plaques commémoratives.

« Qui sauve une vie sauve l’humanité » ► Inscription sur la plaque commémorative d’Aristide Sousa Mendes, quai Louis-XVIII à Bordeaux.

Texte : Aurélie Depraz
Illustration : image libre de droit Pixabay

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