L'Histoire (la grande !)

Bordeaux, l’Hermione et La Fayette

👉🖋️ NB : Cette anecdote est issue de mon ouvrage Bordeaux et le vin, 2000 ans d’OdyssĂ©e. 📚

L’Hermione au cĹ“ur du Port de la Lune : le souvenir de La Fayette et de l’amitiĂ© franco-amĂ©ricaine chaque annĂ©e ravivĂ©

La Fayette n’a que dix-neuf ans lorsque l’annonce de la déclaration d’indépendance des colonies anglaises d’Amérique (4 juillet 1776) et la nouvelle des désastres essuyés par les insurgés le renforcent dans sa résolution de se battre aux côtés de la jeune nation. « Du premier moment où j’ai entendu prononcer le nom de l’Amérique, je l’ai aimée : dès l’instant où j’ai su qu’elle combattait pour la liberté, j’ai brûlé du désir de verser mon sang pour elle : les jours où je pourrai la servir seront comptés par moi, dans tous les temps et dans tous les lieux, parmi les plus heureux de ma vie », écrira-t-il.

MalgrĂ© l’opposition de sa famille et du Roi, il s’embarque, en mars 1777 Ă  bord de La Victoire, un navire de commerce construit en 1770 Ă  Lormont (en face de Bordeaux), qui a dĂ©jĂ  effectuĂ© plusieurs voyages vers les Antilles et que le comte de Broglie arme pour lui Ă  Bordeaux. Avec d’autres officiers, le jeune marquis quitte ainsi clandestinement l’estuaire de la Gironde et parvient, après deux mois et demi de navigation, les cales pleines d’armes destinĂ©es aux insurgĂ©s, Ă  Georgetown, puis Charleston, en Caroline du Sud. AdoptĂ© par George Washington, il obtient le titre de major gĂ©nĂ©ral et se couvre de gloire.

Il rentre en France deux ans plus tard et, fin diplomate et militaire avisĂ©, parvient Ă  convaincre Louis XVI d’expĂ©dier des troupes en AmĂ©rique. En mars 1780, il repart pour les tout jeunes États-Unis Ă  bord de L’Hermione, devançant ainsi le corps expĂ©ditionnaire dirigĂ© par le gĂ©nĂ©ral de Rochambeau, dĂ©barque Ă  Boston, rejoint George Washington et prend le commandement d’une division amĂ©ricaine. Aux cĂ´tĂ©s des AmĂ©ricains, les Français remportent une grande victoire Ă  Chesapeake puis Ă  la bataille dĂ©cisive de Yorktown, oĂą les Anglais capitulent finalement, en octobre 1781.

Fait hautement symbolique, c’est à Versailles qu’est signé le 3 septembre 1783 le traité mettant fin à la guerre d’indépendance américaine, consacrant ainsi officiellement la naissance des États-Unis d’Amérique.

Considéré comme un héros national par les Américains, La Fayette, fidèle à son cœur, retourne en Amérique pendant deux ans en tant que citoyen d’honneur de la nation tout auréolé de gloire.

« Pour que vive la libertĂ©, il faudra toujours que des hommes se lèvent et secouent l’indiffĂ©rence ou la rĂ©signation. Â» â–şLa Fayette

Avec le jeune marquis, trait d’union entre les deux nations et « hĂ©ros des deux mondes Â», c’est une grande histoire d’amour et de loyautĂ© qui naĂ®t entre l’AmĂ©rique et la France. Le 4 juillet 1917, Ă  l’occasion de la fĂŞte nationale amĂ©ricaine et en pleine guerre mondiale, le colonel Stanton prononce un discours Ă©galement demeurĂ© cĂ©lèbre : « Votre nation Ă©tait notre amie quand l’AmĂ©rique s’est battue pour son existence… La France en la personne de La Fayette est venue Ă  notre aide en paroles et en actes. Aujourd’hui, l’AmĂ©rique unit ses forces aux puissances alliĂ©es, notre sang et notre richesse sont Ă  vous. Avec fiertĂ© et amour, nous dĂ©ployons nos couleurs en hommage Ă  ce citoyen de votre grande RĂ©publique. Ici et maintenant, nous engageons notre cĹ“ur et notre honneur pour porter cette guerre Ă  une issue victorieuse. La Fayette, nous voilĂ . La Fayette, nous sommes lĂ  ! Â»

Un amour qui, des décennies plus tard, perdure. On l’évoque lors du débarquement de troupes américaines à Bordeaux en 1917. On l’évoque trente ans plus tard, lors de la libération de la France par les Alliés, puis lors de l’établissement du plan Marshall, aide exceptionnelle octroyée par les Américains aux pays européens ravagés par la guerre.

Ă€ Bordeaux, c’est le John H. Quick, « liberty ship Â» reconverti en cargo et parti du Texas qui, le 5 mai 1948, arrive Ă  Bordeaux chargĂ© de 9 000 tonnes de cĂ©rĂ©ales. C’est le tout premier cargo envoyĂ© Ă  la France au titre du plan Marshall ; aux cĂ´tĂ©s de deux ministres, l’ambassadeur des États-Unis l’accueille au Port de la Lune. Liesse gĂ©nĂ©rale : cette première livraison de blĂ© prĂ©figure la suppression prochaine du ravitaillement (qui, loin de cesser en 1945, continue bien après la guerre) et le retour, enfin, Ă  la normale. « Le port de Bordeaux est fier de saluer l’arrivĂ©e du John H. Quick que la grande et libre AmĂ©rique envoie Ă  la France […], dĂ©clare alors Rogier Touton, conseiller municipal de 1945 Ă  1947. C’est l’honneur, c’est la gloire du peuple amĂ©ricain de rĂ©pondre prĂ©sent lorsque la France est dans le besoin. Â»

 Enfin, c’est cet amour encore qu’évoque en 1984 Jacques Chaban-Delmas, dĂ©putĂ©-maire de Bordeaux, en Ă©voquant une nouvelle fois l’aide apportĂ©e par l’AmĂ©rique Ă  la France : « Nos amis, nos frères de la Grande DĂ©mocratie amĂ©ricaine sont venus sur le Vieux Continent pour l’aider Ă  survivre. […] L’AmĂ©rique […] a eu le sentiment de payer une dette envers la France qui l’avait aidĂ©e Ă  conquĂ©rir sa libertĂ©. Â»

Et celui qu’évoque le prĂ©sident Barak Obama bien des dĂ©cennies plus tard encore, lorsqu’il dĂ©clare, après les attentats de Paris de novembre 2015 : « Nous sommes prĂ©parĂ©s et prĂŞts Ă  aider le gouvernement et la France, qui est notre plus vieil alliĂ©. Les Français ont Ă©tĂ© aux cĂ´tĂ©s des AmĂ©ricains Ă  de nombreuses reprises. Cette tragĂ©die nous rappelle que la devise libertĂ©, Ă©galitĂ©, fraternitĂ© n’évoque pas seulement les valeurs françaises mais des valeurs que nous partageons tous. Â» Par ces mots, le prĂ©sident amĂ©ricain est le premier Ă  affirmer son soutien Ă  la France, perpĂ©tuant ainsi un long dialogue franco-amĂ©ricain marquĂ© par l’attachement Ă  la libertĂ©. Une histoire croisĂ©e, finalement, longue de plus de deux siècles, et toujours chère, semble-t-il, aux dirigeants politiques des deux cĂ´tĂ©s de l’ocĂ©an.

Quant Ă  L’Hermione, rĂ©plique de la frĂ©gate demeurĂ©e cĂ©lèbre en tant que « frĂ©gate de la libertĂ© Â», elle parcourt de nouveau les ocĂ©ans depuis 2014. Conçue dans l’ancien arsenal de Rochefort, son port d’attache, depuis son premier voyage commĂ©moratif (traversĂ©e de l’Atlantique, escales Ă  Yorktown, Philadelphie, New York, Boston, etc.) L’Hermione mouille rĂ©gulièrement Ă  Bordeaux, oĂą les visiteurs se pressent Ă  son bord par milliers. Il aura fallu dix-sept ans Ă  l’association Hermione-La Fayette pour mener Ă  bien ce projet d’autant plus dĂ©licat que les plans du navire d’origine ayant disparu, il fallut utiliser ceux du navire-jumeau (ou « sister-ship Â») de L’Hermione, la Concorde, et faire certaines concessions Ă  la modernitĂ© (respect des normes actuelles et confort de l’équipage).

L’Hermione construite Ă  Rochefort mesure ainsi un peu plus de 65 mètres de long, dispose d’une coque entièrement en chĂŞne d’origine française qui aura nĂ©cessitĂ© 2 000 arbres, 1 000 poulies, trois mâts dont le plus grand mesure 54 mètres au-dessus de la quille et 2 000 m2 de voilure. Elle est Ă©quipĂ©e de 26 canons pour boulets de 16 livres et de 8 autres pour boulets de 6 livres. 80 personnes sont nĂ©cessaires pour la manĹ“uvrer, professionnels et gabiers volontaires rĂ©unis.

Quant Ă  L’Hermione, première du nom (en rĂ©fĂ©rence Ă  la fille de MĂ©nĂ©las et de la belle HĂ©lène, dans la mythologie grecque), elle fera naufrage en heurtant des hauts-fonds au large du Croisic… en 1793…

Elle demeure, aux cĂ´tĂ©s de Montaigne, du commerce colonial, de la piraterie et des terre-neuvas, l’un des sujets rĂ©gulièrement remis au goĂ»t du jour des confĂ©rences et autres parcours, entre autres, du MusĂ©e de la Mer et de la Marine de Bordeaux…

👉🖋️ Pour en savoir davantage sur l’Histoire de Bordeaux, dĂ©couvrez mon ouvrage Bordeaux et le vin, 2000 ans d’OdyssĂ©e sur Amazon.📚

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Texte : (c) Aurélie Depraz
Illustration article : image libre de droit Pixabay

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