L'Histoire (la grande !)

« Coques de noix » – une opération top secrète… de la Seconde Guerre mondiale

Toujours dans la veine de mes petites « anecdotes bordelaises », aujourd’hui, bond dans le temps, avec un petit zoom sur une opération secrète de la Seconde Guerre mondiale… menée au coeur de l’estuaire de la Gironde… et jusqu’aux quais bordelais…

👉🖋️ NB : Cette anecdote est issue de mon ouvrage Bordeaux et le vin, 2000 ans d’Odyssée. 📚

L’Opération « Coques de noix », opération secrète de la Seconde Guerre mondiale

Le 7 décembre 1942, cinq kayaks occupés par dix membres des « Royal Marines » sont largués par un sous-marin au large de Montalivet, avec pour mission de remonter l’estuaire de la Gironde puis la Garonne pour aller poser des mines limpets (explosifs aimantés) sur des navires allemands amarrés à Bordeaux même, sous la ligne de flottaison. Cette opération, dite Frankton, est considérée par certains comme l’une des opérations les plus audacieuses de la Seconde Guerre mondiale.

Sur les dix Britanniques engagés, seuls deux survivront à la mission et rentreront en Angleterre…

Surnommée aussi « opération Coques de noix », l’opération Frankton, montée par le major Herbert Hasler, dit « Blondie », sur la base de renseignements en provenance de Bordeaux, prévoit pour les dix hommes qui la composent une remontée de l’estuaire puis du fleuve sur 100 km à la rame afin d’atteindre en toute discrétion le Port de la Lune, où les Allemands se croient en sécurité, et de les frapper en plein cœur.

Une expédition folle, téméraire, courageuse, toujours commémorée en de nombreux endroits de Gironde. Retour sur les détails…

1942. La guerre est totale. Partout, en Asie, dans le Pacifique, en Méditerranée, en Afrique, en Russie, en Océanie, les combats font rage. Même si l’Allemagne peine à prendre Stalingrad et que la situation semble s’enliser à l’est, même si les États-Unis sont enfin officiellement entrés en guerre après l’attaque-surprise de Pearl Harbour par les Japonais (7 décembre 1941), l’issue des combats demeure indécise, les forces de l’Axe tiennent la Méditerranée, menacent l’Égypte, et les Alliés peinent à reprendre le terrain pris avec une telle fulgurance par l’Allemagne et, de l’autre côté du globe, par le Japon.

Sur la côte atlantique, le port de Bordeaux, occupé par la Wehrmacht et la Kriegsmarine depuis juin 1940, demeure un site et un équipement stratégique majeur pour l’Allemagne nazie, à la fois un pilier de son Mur de l’Atlantique, destiné à prévenir tout débarquement des Alliés par la mer, et un instrument majeur de son commerce maritime avec l’Extrême-Orient, et notamment le Japon : déjouant la surveillance des vaisseaux britanniques censés les intercepter, les navires allemands parviennent à assurer leurs liaisons avec le Japon, à lui apporter des armes, et à revenir avec des matières premières vitales pour la machine de guerre allemande, comme le caoutchouc ou l’étain, forçant ainsi, depuis Bordeaux, le blocus imposé à l’Allemagne. Désormais, les ordres alliés sont formels : il faut tout tenter.

L’état-major britannique conçoit alors un plan d’une audace folle : aller saboter la marine allemande en pleine zone occupée, au cœur même du port de Bordeaux, un port bien protégé, retranché, très loin à l’intérieur des terres, à 100 km de la mer et du point le plus proche que puissent atteindre les navires alliés, et saturé d’Allemands (plus de 10 000 soldats allemands gardent l’estuaire). Et, pour les forces de l’Axe, un véritable havre pour abriter navires et sous-marins loin de l’océan.

Dès avril 1942, une unité est créée pour exécuter la mission. Un appel aux volontaires est lancé, afin de participer à une « mission dangereuse », sans plus de détails. Un entraînement très sévère démarre pour les douze commandos britanniques issus du Special Boat Service des Royal Marines. Un entraînement encadré par Hasler, le concepteur de la mission. Un exercice, du nom de code « Blanket », a lieu en conditions réelles dans la Tamise. C’est un fiasco, mais le commandant en chef des opérations combinées, Lord Louis Mountbatten, maintient sa confiance en l’opération, et les entraînements se poursuivent, sur la Tamise comme en mer.

Côté embarcations, le choix se porte sur un kayak biplace de type Cockle Mark II, de 71 cm de largeur, conçu pour cette mission sur les instructions d’Hasler, qui avait besoin d’un canot solide, léger et pliable devant transporter tout de même un certain équipement. Les embarcations sont placées dans le sous-marin HMS Tuna, à l’intérieur d’un tube de 72 cm de diamètre qui sert d’ordinaire à descendre les torpilles. Catfish, Crayfish, Cuttlefish, Conger, Coalfish, Cachalot… Chaque kayak porte un nom d’animal marin commençant par un « c ».

Le 30 novembre, les douze hommes embarquent donc à bord du HMS Tuna, en Écosse. Tous hormis Hasler pensent qu’il s’agit encore d’un exercice. Mais c’est à bord, une fois au large des côtes écossaises, que le major leur dévoile la mission. En résumé, une quasi-mission suicide… Tous pensaient qu’on les enverrait en Norvège saborder le Tirpitz, le plus grand cuirassé à flot d’Europe avec son navire-jumeau le Bismark, et le plus grand navire de guerre de la Kriegsmarine. Mais non. On leur demande de s’enfoncer à la rame sur 100 km à l’intérieur de la zone occupée pour saborder des cargos ennemis en plein port de Bordeaux. Quelque part, c’est un soulagement : l’eau est moins froide, et il sera moins difficile de rentrer en Angleterre depuis la France… Le danger n’en est pas moins grand, et les chances de retour faibles. Mais point de temps pour tergiverser. Certains rédigent, à bord du sous-marin, leur lettre d’adieu.

Après une attente prudente, le sous-marin émerge à 15 km de la pointe de Grave, à hauteur de Montalivet, non loin de l’embouchure de l’estuaire, le 7 décembre un peu après 19 h 30. Le largage des kayaks doit être rapide, car le sous-marin se retrouve exposé et vulnérable durant l’opération. En moins de trente minutes, c’est fait : les six kayaks prévus sont à la mer, mais l’un d’eux, le Cachalot, est détérioré par l’opération. Déchiré sur plus d’un mètre, il est inutilisable. Le marine William Ellery et le marine Eric Fisher restent à bord du sous-marin.

Restent cinq canoës et dix hommes pour mener à bien l’opération. Le sous-marin est détecté par un radar de Soulac, mais il disparaît aussitôt. L’épopée commence, avec en face de soi la ligne de défense allemande :

  • une zone littorale sillonnée par deux chalutiers armés, six dragueurs de mines, vingt vaisseaux de guerre armés de torpilles ;
  • une station de surveillance radar à l’embouchure de l’estuaire ;
  • le long de chaque rive, des batteries de mitrailleuses et des projecteurs de surveillance ;
  • au-dessus du fleuve et de l’estuaire, des patrouilles aériennes permanentes.

En bref, un impressionnant barrage.

Avant même l’entrée dans l’estuaire, pris dans les forts remous de la marée montante, un autre kayak chavire et disparaît, loin du reste du groupe. Ses deux occupants, le sergent Samuel Wallace et le marine Robert Ewart, parviennent à nager jusqu’au rivage de Soulac où, épuisés et dans le froid, ils cherchent un refuge. Ils frappent à la porte d’une villa, tombent sur des Allemands. Ils sont faits prisonniers, torturés et fusillés à Blanquefort quatre jours plus tard… C’est que, concernant tous les actes suspects de sabotage, la consigne donnée par Hitler est claire : exécution sans délai. Aucun des hommes capturés ne sera traité en prisonnier de guerre.

Après l’entrée dans la Gironde, que des projecteurs allemands éclairent, un deuxième kayak, également pris dans de terribles remous, prend l’eau et s’enfonce. Les deux marines se retrouvent à l’eau et, accrochés à leur canot, sont remorqués par les kayaks restants, pour être approchés au plus près de la côte. Le commando tout entier est ralenti, tous les hommes sont épuisés. On est contraint de laisser les deux naufragés rejoindre désormais la rive à la nage et tenter de sauver leur peau. Mais dans l’eau froide du mois de décembre, leurs chances de survie sont maigres. Un corps, celui du marine David Moffatt, sera retrouvé sur une plage de l’île de Ré, loin, très loin de là, emporté par les courants, avec le kayak ; l’autre, le corps de George Sheard, ne le sera jamais.

Sur six kayaks initialement prévus, il n’en reste, le 8 décembre au soir, que trois pour remonter la Gironde puis la Garonne. La navigation se fait de nuit, par marée favorable (il faut parfois, à moitié couché sur son kayak, se faufiler entre des navires ennemis à l’ancre) ; le jour est consacré au repos dans des bivouacs camouflés dans les broussailles de la berge.

Mais, au moment d’établir le premier bivouac à Saint-Vivien, on constate qu’il manque un autre kayak encore, celui du lieutenant MacKinnon et du marine Conway. Ceux-ci continueront de remonter l’estuaire de leur côté, mais, avec le kayak bientôt endommagé et un genou blessé, ils doivent débarquer du côté du bec d’Ambès, bien avant d’avoir atteint Bordeaux. Ils traversent à pied l’Entre-deux-Mers jusqu’à Cessac, où un couple de Français, les Jaubert, les héberge trois jours à la métairie de Seguin. Après avoir quitté leurs hôtes, ils cherchent à gagner l’Espagne, mais sont arrêtés par la gendarmerie française près de La Réole le 28 décembre, et remis aux autorités allemandes selon les impératifs de la collaboration des polices. L’occupant les ramène à Bordeaux où ils retrouvent deux des leurs également capturés entre-temps, avant d’être transférés à Paris au début de janvier. Tous les quatre sont exécutés le 23 mars 1943 pour « terrorisme » (qualificatif sous lequel on range alors tout acte de résistance ou de sabotage… même si, en l’occurrence, lesdits attentats devaient être perpétrés par des soldats de l’armée régulière).

De leur côté, lors de leur premier bivouac du côté de la pointe aux Oiseaux, les deux autres canoës sont découverts par des pêcheurs français qui aident leurs occupants à trouver un endroit discret pour passer la nuit et à cacher leurs kayaks. Ils leur rapporteront également à manger dans la journée avant qu’à la nuit tombée, le commando ne se remette à l’eau.

Le 11 décembre enfin, soit au 4e jour de l’opération, les deux derniers kayaks, le Catfish (« Poisson-chat »), avec à son bord le major Hasler et le marine Sparks, et le Crayfish (« Écrevisse »), occupé par le caporal Laver et le marine Mills, arrivent face à Bassens et se cachent avant de passer à l’action. Ils larguent tout ce qui sera inutile pour leur retour et, dans la nuit du 11 au 12 décembre, le Catfish se dirige vers les quais de la rive gauche du port, aux Chartrons, pour fixer des mines sur trois grands navires tandis que le Crayfish reste à Bassens et pose ses mines sur deux navires amarrés dans le môle. Six heures plus tard, le 12 décembre au matin, entre 7 h 30 et 13 heures, les explosions se succèdent à Bordeaux et Bassens.

Les deux kayaks, alors, sont déjà loin et, profitant du courant et de la marée descendante, redescendent la Garonne et l’estuaire en direction de la mer, pour débarquer rive droite, au nord de Blaye. Ils coulent leurs embarcations et s’enfoncent dans les terres pour entreprendre un voyage de 160 km en zone occupée à pied jusqu’à Ruffec, en Charente, où ils doivent être exfiltrés par la Résistance. Pour plus de sécurité, les deux équipages se séparent, Hasler et Sparks d’un côté, Laver et Mills d’un autre.

Laver et Mills sont repérés le 14 décembre par un Français collaborateur près de Montlieu-la-Garde, et arrêtés. Ils seront envoyés à Paris, torturés et fusillés en mars 1943, avec Conway et McKinnon.

Sur dix hommes partis en mission, seuls deux rentrent vivants au pays : Hasler et Sparks poursuivent leur route, en civil, jusqu’à Ruffec, où ils prennent, comme convenu, contact avec la Résistance. Ils arrivent le 18 décembre et se présentent à l’hôtel-restaurant La Toque Blanche où, Dieu merci, la patronne les rassure immédiatement en les cachant dans sa cuisine : ils sont au bon endroit ! Pris en charge par le réseau, ils sont conduits dans le bois de Benest par le boulanger de Ruffec et, de là, un passeur les conduit jusqu’à Marvaux, dans la ferme isolée d’Armand Dubreuille, membre du réseau « Marie-Claire » (réseau d’évasion mis en place par Mary Lindell, de son vrai nom), où ils doivent patienter quarante-deux jours avant de pouvoir être évacués vers l’Espagne via Limoges, Lyon, Marseille et Perpignan, aidés par diverses cellules du réseau. Après avoir franchi les Pyrénées à pied, et aidés par les réseaux catalans et républicains espagnols, ils se retrouvent au consulat de Barcelone, puis à Madrid et enfin à Gibraltar, qu’ils atteignent le 1er avril 1943, presque quatre mois après leur départ…

Quant au résultat concret de la mission, il est mitigé. Le principal mérite de l’opération semble, finalement, d’avoir fait sentir aux Allemands qu’ils n’étaient plus en sécurité à Bordeaux – ou, à tout le moins, pas autant qu’ils le croyaient. Il est aussi d’avoir contraint les Allemands à renforcer leur défense à Bordeaux, qui ne fut jamais envisagée comme un lieu de débarquement. Enfin, l’opération a permis aux Anglais de montrer qu’ils pouvaient frapper au cœur du dispositif ennemi. L’objectif de Churchill, « semer un vent de panique » et attaquer sans ouvrir de front, via des opérations militaires précises n’impliquant que très peu d’hommes, et semer ainsi la terreur au sein du Reich comme la terreur règne en Angleterre, est en bonne voie. L’opération aura également eu pour mérite d’éviter le choix d’une autre forme de frappe, un bombardement du Port de la Lune par les avions de la Royal Air Force, qui n’aurait pas manqué de causer d’innombrables pertes civiles.

Désormais, les Allemands savent de quoi les Britanniques sont capables, et restent dans la peur du renouvellement d’une opération de ce genre. Jusqu’où les Britanniques iront-ils la prochaine fois ?

Néanmoins, du point de vue des destructions, rien de spectaculaire. Quatre navires allemands sont endommagés, le Tannenfels, le Dresden, l’Alabama et le Portland, et, sous prétexte de combattre l’incendie, les pompiers du port, sous l’autorité de l’ingénieur Raymond Brard, alias colonel Raymond, du réseau de Résistance Triangle-Phidias, contribuent habilement à aggraver les dommages en inondant les navires avec leurs lances. Un Sperrbrecher et le pétrolier Cap Hadid sont également touchés.

L’exécution des six soldats pris en uniforme, en application du Kommandobefehl d’Adolf Hitler du 18 octobre 1942 concernant les commandos, constitue un crime de guerre dont l’amiral Rader eut à répondre au procès de Nuremberg en 1946.

Lord Mountbatten, vice-amiral et chef des opérations combinées, considéra le raid Frankton comme « le plus courageux et le plus imaginatif de tous les raids jamais menés par les hommes des opérations combinées. » Unanimes, les historiens comme leurs contemporains n’auront de cesse de saluer l’endurance et le courage extraordinaire de ces hommes.

De nombreux livres, films et documentaires ont été consacrés aux « Cockleshell Heroes » et au « Most Courageous Raid of WWII ». À Bordeaux, une association, Frankton Souvenir, a pour objet decommémorer cette opération chaque année et de faire vivre la mémoire de ces soldats à travers des cérémonies, des célébrations sportives, des raids réalisés par différentes forces armées et des organismes caritatifs. Un chemin de mémoire est matérialisé par 23 plaques commémoratives bilingues présentant l’opération Frankton sur plusieurs communes de la région Nouvelle-Aquitaine.

En 2009, François Boisnier en laisse la présidence à Érick Poineau, qui met en place deux mémoriaux en souvenir des hommes du HMS Tuna. Le premier, financé par des Britanniques, est situé à la pointe de Grave au Verdon-sur-Mer. Le deuxième, financé par des Français, se trouve à Montalivet. Plusieurs monuments et stèles rendent ainsi hommage aux participants de l’opération Frankton à Royan, Montalivet-les-Bains, Saint-Georges-de-Didonne sur la pointe de Grave, Cessac, Baigneaux, etc., et l’histoire des héros de l’opération Frankton est commémorée chaque année en France dans diverses communes. Une station de tramway de la ligne C du réseau TBM, située sur la commune de Blanquefort, est dénommée Frankton. Le Musée de la Mer et de la Marine de Bordeaux, quant à lui, participe au rappel de cet événement au sein de son parcours permanent.

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Texte : (c) Aurélie Depraz
Illustration article : image libre de droit Pixabay

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