L'Histoire (la grande !)

Bordeaux et ses « têtes »

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Pas moins de trois mille mascarons ornent les rues et les façades de Bordeaux, au point d’en être, aujourd’hui, considérés comme l’un des emblèmes de la ville.

Ornement formé d’une tête (ou d’un masque) fantaisiste ou grotesque, en ronde-bosse ou en bas-relief, le mascaron comme décoration architecturale (mais également, alors, protection symbolique contre les mauvais esprits) apparaît au cours de l’Antiquité grecque, puis romaine. Quelque peu oublié au Moyen Âge, il refait surface avec les découvertes archéologiques italiennes de la Renaissance, en même temps que les autres formes de décoration typiques de l’Antiquité (frontons, pilastres, statues, colonnes…).

Remis à la mode, il est introduit en France (tout comme l’art renaissant en général) par les guerres italiennes de François Ier, au XVIe siècle : alors le mascaron se met à décorer les clefs d’arcs des portes et des fenêtres, les entablements, les chapiteaux, les linteaux, les façades, les fontaines, etc.

Au XVIIIe siècle, les mascarons sont si répandus qu’on en rencontre dans toutes les villes de France : Paris, Versailles, Nantes, Nancy, Strasbourg, Mont-de-Marsan, Pézenas… et Bordeaux, bien sûr, où il connaît son heure de gloire autour de 1750.

Tantôt noble, tantôt allégorique, tantôt réaliste, tantôt fantastique, grimaçant, ridicule, triste, drôle, travaillé, grossier, le mascaron reflète des dizaines d’univers et de moments différents de l’histoire de la ville : ménades, naïades, satyres, bacchantes, faunes, gorgones et divinités (Neptune et Bacchus en tête, bien sûr, mais aussi Minerve, Apollon, Jupiter et toute une ribambelle de dieux antiques) côtoient tout un bestiaire réaliste (lions, chevaux, chiens, béliers, dauphins, cerfs…) et fantastique, des allégories (saisons, vertus, commerce…), des symboles et autres figures de la religion chrétienne (Christ et sa couronne d’épines, calice, croix, anges joufflus), du judaïsme (enfants accompagnés de l’étoile de David), de la franc-maçonnerie (équerres, compas, une main sur le cou, les doigts à l’horizontale et le pouce levé à l’équerre…), mais aussi des personnages réels (propriétaires des lieux, vieillards, notables) voire célèbres, comme Marie de Médicis (en mémoire de sa présence à l’hôtel Martin), des figures de carnaval, d’hybrides, de monstres… sans oublier les très célèbres (quoique rares) visages d’Africains (nous rappelant tristement le commerce triangulaire et la traite négrière), de marins (le passé portuaire de la ville) et de Turcs (reconnaissables à leurs turbans et pierreries : le goût pour l’exotisme de la ville)…

Les décors et fonds qui les accompagnent reprennent diverses symboliques chères à la ville de Bordeaux : feuilles d’acanthe, feuilles de vigne, grappes de raisin, écailles, coquilles, fruits, guirlandes, draperies, colliers, couronnes, armoiries de Bordeaux, bien sûr (dont les trois croissants, mais aussi la couronne murale de la ville), livres, ferronnerie, armement, chapeaux, parures…

De la place Gambetta aux façades des quais, en passant par les allées Tourny, les Chartrons et tout le centre-ville, les mascarons ornent alors les palais, les hôtels particuliers, mais aussi les échoppes, les cours intérieures, les fontaines…

Si les dérives du style rococo amènent, après la Révolution, à un rejet de l’excès de décoration, le goût du mascaron réémerge au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, puis avec l’Art déco. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que la vogue des « têtes » cesse définitivement dans l’architecture des nouveaux édifices.

Mais les milliers de mascarons de l’époque moderne n’en continuent pas moins de régner en maîtres sur des centaines de façades de la ville. Bouffons stylisés, vivaces, mythiques, imaginaires, festifs, ils animent discrètement la rigueur géométrique des façades classiques sans en rompre l’ordre et la dignité, pour en faire, sans doute, l’un des plus beaux ensembles européens de grande architecture XVIIIe. Autant de veilleurs de pierre qui font de Bordeaux, après Paris, la ville de France aujourd’hui encore la plus riche en mascarons.

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Texte : (c) Aurélie Depraz
Illustration article : photo personnelle

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