L'Histoire (la grande !)

Montesquieu, la plume… et la vigne !

👉🖋️ NB : Cette anecdote est issue de mon ouvrage Bordeaux et le vin, 2000 ans d’OdyssĂ©e. 📚

Montesquieu, homme de lettres… et de pinard !

Impossible d’Ă©voquer l’Histoire de Bordeaux sans parler de l’un de ses plus brillants esprits, l’un des trois grands « M » de Bordeaux, entre Montaigner et Mauriac : Montesquieu.

Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu, est demeurĂ© cĂ©lèbre pour ses rĂ©flexions politiques et philosophiques en tant que grand Ă©crivain du siècle des Lumières. PrĂ©curseur de la sociologie, passionnĂ© de sciences (anatomie, botanique, physique, climatologie…), grand voyageur et observateur, il fut peut-ĂŞtre le premier comparatiste moderne du droit et a lĂ©guĂ© Ă  la postĂ©ritĂ© de nombreux ouvrages tant scientifiques (Discours sur la cause de l’écho, Discours sur l’usage des glandes rĂ©nales, Discours sur la cause de la pesanteur des corps, MĂ©moire sur le principe et la nature du mouvement…) que philosophiques (Éloge de la sincĂ©ritĂ©, PensĂ©es…), politiques et historiques (ConsidĂ©rations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur dĂ©cadence, De L’Esprit des Lois, RĂ©flexions sur la monarchie universelle en Europe…) et, bien sĂ»r, fictifs (Lettres persanes, Arsace et IsmĂ©nie…).

NĂ©anmoins, si l’on connaĂ®t fort bien le philosophe, le savant, l’économiste et le brillant penseur politique (ses conceptions, notamment en matière de sĂ©paration des pouvoirs, ont contribuĂ© Ă  dĂ©finir les fondements des dĂ©mocraties occidentales modernes…), si l’on connaĂ®t Ă©galement le gentilhomme reçu dans les cercles et les salons littĂ©raires et le membre assidu de l’AcadĂ©mie, on connaĂ®t moins le grand propriĂ©taire terrien amoureux de ses vignes et de sa rĂ©gion, pour lesquelles il se battit pourtant farouchement.

C’est en effet en son château de La Brède, au cĹ“ur des Graves (Ă  l’origine une magnifique construction gothique mise en eau au XVIe siècle) que Montesquieu naĂ®t, grandit et se consacre Ă  l’écriture de ceux qui resteront ses plus cĂ©lèbres ouvrages. Issu d’une famille de magistrats de bonne noblesse de robe, il est conseiller au Parlement de Bordeaux en 1714 et hĂ©rite Ă  la mĂŞme Ă©poque des baronnies de La Brède (du cĂ´tĂ© de sa mère) et de Montesquieu (par son oncle paternel) et de leurs terres, auxquelles il doit son indĂ©pendance financière (et, par consĂ©quent, sa totale libertĂ© de pensĂ©e et d’écriture ; il sera le seul philosophe des Lumières Ă  n’avoir eu Ă  solliciter aucune pension ni aucune faveur royale) ; terres auxquelles il consacrera beaucoup de son temps, tant par passion pour le sujet que par amour de ses racines, de la vigne et du vin.

« L’air, les raisins, les vins des bords de Garonne et l’humeur des Gascons sont d’excellents antidotes contre la mĂ©lancolie. Â» â–ş Montesquieu

PropriĂ©taire de nombreuses terres tant en Gironde (la baronnie de La Brède, dans les Graves, le vignoble de Rochemorin tout proche, Ă  Martillac, celui de Château Raymond, dans l’Entre-deux-Mers…) que dans l’Agenais (la baronnie de Montesquieu, les seigneuries de Goulard et de Castelnoubel), Montesquieu possède des dizaines d’hectares de vigne (près de 150 en Gironde et 70 dans l’Agenais[1], sans compter les vignes apportĂ©es par son Ă©pouse Jeanne de Lartigue, Ă  Clairac), des centaines d’hectares de lande, une culture de tabac, dix-huit mĂ©tairies ou borderies, sans oublier un important cheptel (bovins, ovins, porcs, chevaux), des moulins et le Château Bisqueytan, au total une fortune foncière dĂ©passant largement le demi-million de livres. Et, en vĂ©ritable gentleman-farmer, Montesquieu est un gestionnaire assidu, qui n’a de cesse d’amender et de chercher Ă  mettre en valeur ses terres : en tĂ©moignent sa volontĂ© systĂ©matique d’agrandir ses propriĂ©tĂ©s, les dizaines d’actes d’achat, de vente et d’échange qu’il passera au cours de sa vie afin de rationaliser ses domaines, sa politique ferme et intransigeante (pour le paiement de ses dus, notamment), mais Ă©galement protectrice (il n’hĂ©site pas Ă  ouvrir ses greniers Ă  ses mĂ©tayers en cas de disette), son souci de tout contrĂ´ler et de tout rentabiliser, son interventionnisme (en cas de querelle entre paysans, il se rend lui-mĂŞme sur place, parlemente, rĂ©concilie les deux parties et scelle la paix avec un bon verre de vin), ainsi que sa curiositĂ© Ă  l’égard du progrès en matière d’agronomie (idĂ©es nouvelles sur les bois, les prairies, l’optimisation de la lande…).

Concernant la vigne en particulier, Montesquieu est un viticulteur curieux et ouvert, qui aime se rendre dans les rĂ©gions viticoles lors de ses diverses pĂ©rĂ©grinations europĂ©ennes : les vins de Hongrie (tokay) et du Rhin attirent particulièrement son attention, et il associe volontiers la vigne aux campagnes opulentes et peuplĂ©es. Pour lui, le vin fait partie intĂ©grante de la convivialitĂ©, d’un certain art de vivre, de la sociabilitĂ© littĂ©raire et des richesses rĂ©gionales (s’intĂ©ressant de près au monde du plaisir, il rĂ©digera mĂŞme un traitĂ© sur le goĂ»t : Essai sur le GoĂ»t dans les choses de la nature et de l’Art) ; quelques allusions Ă  divers crus dans ses correspondances tĂ©moignent Ă©galement de son intĂ©rĂŞt pour ce plaisir du palais.

En outre, s’il rĂ©dige fort peu de textes sur la vigne, le vin ou l’agriculture, il n’en dresse pas moins un questionnaire sur la culture de la vigne en 1726, vĂ©ritable enquĂŞte en vingt-neuf points portant sur les cĂ©pages, l’art de la taille, la main-d’œuvre et les soins Ă  apporter Ă  la vigne, et destinĂ©e Ă  ĂŞtre diffusĂ©e Ă  tous les propriĂ©taires de la rĂ©gion. Il s’intĂ©resse aux cĂ©pages et Ă  la qualitĂ© de la terre, aux diffĂ©rences de rendements, aux techniques nouvelles permettant de fabriquer des crus de meilleure qualitĂ© (c’est l’ère des New French Clarets), Ă  la conservation des crus et aux prix, avec dĂ©jĂ , sous-jacente, la notion de grand millĂ©sime. Et, pour rien au monde, il n’eĂ»t voulu manquer le rituel des vendanges : Ă  l’instar des autres parlementaires, il sĂ©journe chaque annĂ©e sur ses terres du mois d’aoĂ»t Ă  la fin de la rĂ©colte.

Concernant la vigne et le vin cependant, Montesquieu est surtout demeurĂ© cĂ©lèbre pour s’être Ă©rigĂ© en ardent dĂ©fenseur de la viticulture rĂ©gionale, au moment oĂą un grand dĂ©bat concernant la plantation de vignes en Gironde agite les Ă©lites bordelaises (première moitiĂ© du XVIIIe siècle).

En effet, Montesquieu se fera le principal opposant (et ce non sans une verve fĂ©roce) de l’intendant Boucher lorsque celui-ci, alarmĂ© par le recul des terres Ă  blĂ© au profit de la vigne en Bordelais (c’est qu’une vĂ©ritable fièvre de planter de la vigne semble s’être alors emparĂ©e des grands propriĂ©taires terriens…), et quoique l’on soit bien loin encore de la monoculture, propose une solution… pour le moins radicale : « arracher toutes les vignes plantĂ©es depuis 1709, dans tout le haut pays et dans la gĂ©nĂ©ralitĂ© de Bordeaux, Ă  l’exception du MĂ©doc, des Graves de Bordeaux et des Costes Â», afin d’encourager la culture du blĂ© (aliment de base de la population).

Une proposition, on s’en doute, qui dĂ©clenche l’ire des grands propriĂ©taires et des parlementaires bordelais. Avec les frères Sarrau, Montesquieu fait partie de ceux qui se lancent alors avec vĂ©hĂ©mence dans la polĂ©mique : il Ă©crit un « MĂ©moire contre l’arrĂŞt du Conseil du 27 fĂ©vrier 1725 portant dĂ©fense de faire des plantations en vignes dans la gĂ©nĂ©ralitĂ© de Guyenne Â» dĂ©montrant que la variĂ©tĂ© de ses terroirs font de la Guyenne une rĂ©gion faite pour la viticulture, insiste sur l’importance de ne pas se laisser distancer par les producteurs ibĂ©riques, italiens, voire rhĂ©nans auprès des marchĂ©s du Nord (hollandais, anglais, hansĂ©ates…), brave l’autoritĂ© de Boucher et plante mĂŞme de nouvelles vignes.

À l’ouverture de ce siècle qui s’avérera marqué par bien d’autres affrontements entre les grands parlementaires et le pouvoir central représenté par les intendants, Montesquieu aura, par sa verve, son éloquence et son style, su transformer la tentative de réforme de Boucher en signe de l’arbitraire, des intrusions intempestives et du despotisme ministériel. Fervent défenseur de la liberté de planter, des libertés de la province en général et de la pleine jouissance de la propriété de son sol, il refuse l’autorité d’un étranger qui ignore tout des réalités régionales et qui, selon lui, en oublie que des déficits de production (de denrées vivrières) peuvent facilement être comblés par le commerce, dans une région pourvue d’une activité portuaire si prospère. Pour lui, la vigne, loin de menacer l’économie bordelaise, est à la fois vectrice de transformation du paysage et d’enrichissement de la région.

Enfin, dans la mouvance des New French Clarets lancĂ©e par les Pontac, Montesquieu est rĂ©solument hostile au coupage et, par ricochet et mesure de prĂ©caution, Ă  l’intervention du nĂ©goce (toujours suspectĂ© de mĂŞler les vins et de trafiquer les productions). ConsĂ©quemment, Montesquieu, commerçant avisĂ© et très dĂ©sireux de jouir des meilleures conditions (notamment en matière de taxes), commercialise lui-mĂŞme ses vins, entreprise dans laquelle sa cĂ©lĂ©britĂ© en tant qu’auteur le sert : ses relations parisiennes lui ont ouvert l’accès au marchĂ© de la capitale et ses voyages, ainsi que le succès de L’Esprit des lois, ceux de l’Angleterre et de toutes les Ă®les celto-britanniques oĂą, sous sa fĂ©rule, ses exportations ne cesseront d’augmenter jusqu’à sa mort, faisant de lui un vĂ©ritable ambassadeur des vins de Guyenne de part et d’autre de la Manche.

Évidemment, Montesquieu demeure Ă©galement très connu pour ses textes contre l’esclavage (position alors rare pour un riche bordelais…), mais Ă©galement, plus discrètement, pour son influence sur le dĂ©veloppement de la franc-maçonnerie locale (il aurait lui-mĂŞme Ă©tĂ© initiĂ© lors d’un de ses sĂ©jours en Angleterre…).

En bref, une figure clĂ© du Bordeaux du dĂ©but du XVIIIe siècle, Ă  tous les Ă©gards !

« (…) depuis la paix, mon vin fait encore plus de fortune en Angleterre qu’en fait mon livre. »
â–ş Montesquieu


[1] Vignes agenaises dédiées à la production d’un vin destiné à la distillation et à la fabrication d’armagnac…

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Texte : (c) Aurélie Depraz
Illustration article : source: Wikipedia (image du domaine public)

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